Bruxelles et les tabous que l’on n’ose pas aborder

30 mars 2016 | Auteur : | Traducteur : Anne Demortier | Temps de lecture : 4 minutes

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« Mettre en œuvre ce qui a été décidé », telle est la communication défendue par le gouvernement fédéral sur l’approche du terrorisme. Le débat sur les hooligans à Bruxelles prouve toutefois que la capitale doit faire face à des problèmes administratifs beaucoup plus fondamentaux. Aura-t-on un jour une seule zone de police forte et une seule approche administrative ? Des tabous auxquels on n’ose apparemment pas toucher.

« La Flandre est venue salir Bruxelles avec ses extrémistes, le fonds de commerce de la N-VA et de Bart De Wever. »

Il semblerait que le bourgmestre de Bruxelles-Ville Ivan Mayeur (PS) a jeté toutes ses frustrations dans le même sac, et visé d’un coup, par ses accusations, l’ensemble de ses adversaires politiques. Car selon le bourgmestre bruxellois, ce sont le ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA) et le bourgmestre de Vilvorde Hans Bonte (sp.a) qui sont entièrement responsables de la prise de la place de la Bourse à Bruxelles par 450 hooligans.

Le pire c’est que cette action a une nouvelle fois porté un sérieux coup à l’image internationale de la Belgique : arrivée inopinée d’un groupe d’hommes en noir, pareils à des troupes d’assaut de l’extrême droite, « breaking news » sur CCN, la BBC et d’autres chaînes internationales. Du côté de Jambon et de Bonte, qui ne se sont pas laissé aller à des propos fougueux, on a réagi avec stupéfaction à l’attaque. Pour la N-VA, tout était clair : il n’y a pas d’autre responsable que Mayeur lui-même, il en avait été informé longtemps à l’avance.

Mais en matière de communication, les choses sont allées de mal en pis : dans les heures qui ont suivi l’incident, on a assisté à une querelle entre partis flamands. Gwendolyn Rutten (Open Vld) voulait une seule déclaration commune de tous les présidents de partis pour condamner les hooligans. Tout le monde a suivi, sauf la N-VA. Pourquoi aurait-il fallu un communiqué commun à ce moment-là et pas après les attaques. « Souligner ensemble, comme il se doit, la participation ? Ce n’est pas nécessaire », a-t-on pu entendre. Mais en termes d’image, cela a été mal perçu. Comme si la N-VA ne condamnait pas les hooligans. Ce qui, sur les réseaux sociaux, essentiellement francophones, a dégénéré en empoignades à l’égard de De Wever & Co.

Manque d’unité et de gestion

Les incidents avec les hooligans semblent bien être une métaphore illustrant le manque d’unité et de gestion dans le chef du politique. Au lieu d’être un repère, le politique n’offre quasiment rien. Le gouvernement fédéral reste plutôt invisible, et c’est cela qui interpelle. Les quelques conférences de presse qu’il a accordées ont donné une impression de désordre et laissé beaucoup de questions sans réponses. Une situation que l’on paie cash dans la presse internationale : l’intervention du Premier ministre Charles Michel (MR) et de son équipe a fait l’objet de nombreuses critiques ces derniers jours.

En outre, la ligne fixée relativement rapidement par le gouvernement semble être « qu’aucune mesure supplémentaire n’est nécessaire ». N’attendez donc aucun signal fort, ou une réponse à la terreur. « Mettre en œuvre ce qui a été décidé », tel est le mantra. D’accord, on peut émettre des critiques à l’égard de la « politique de réaction à chaud », mais si l’on considère le signal émanant de la rue de la Loi, il faut reconnaître qu’il est très faible.

Soulignons qu’après les attentats de Paris, le gouvernement avait donné un signal fort, avec un discours du Premier ministre à la Chambre, dans lequel il mettait sur la table une série de nouvelles lois et d’adaptations de lois. Si aujourd’hui, quatre mois plus tard, elles ne sont pas encore toutes mises en œuvre et si certaines mesures doivent encore passer par la Chambre, c’est normal. Mais c’est loin d’être convaincant : le ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA) déclare aujourd’hui dans Het Laatste Nieuws « qu’il ne faut pas de budget supplémentaire ».

Rajoutons à cela l’épisode de la « démission » de Jambon et de Koen Geens (CD&V) qui laisse à penser que les ministres sont essentiellement préoccupés par leurs positions personnelles. La réunion de vendredi à la Chambre a une nouvelle fois donné une image peu positive. Jambon y a violemment attaqué un seul fonctionnaire, l’officier de liaison à Ankara. Donnant dès lors l’impression que le gouvernement cherche des boucs émissaires, sauf lui.

Défaillances systémiques dans l’organisation administrative de Bruxelles

On n’a pas du tout le sentiment que « continuer à faire comme nous le faisons » est l’approche adéquate. Rester sur un statu quo, ou tout au plus terminer ce qui a été promis, c’est nier le manifeste de la vérité sur le terrain. Alors qu’il devient de plus en plus évident que plusieurs défaillances systémiques sont aussi à l’origine du malaise.

Absolument toute l’organisation administrative de Bruxelles est apparemment un tabou auquel personne n’ose toucher. Et pourtant, elle est essentielle. Mayeur n’est que l’un des dix-neuf bourgmestres, gérant de son propre petit royaume. Mayeur ne dispose que d’un corps de police dont la capacité s’élève à un cinquième de toute la capacité bruxelloise.

Mais la fusion des communes et des niveaux administratifs, ainsi que la fusion des zones de police, reste un grand tabou politique. Après les attentats de Paris, le problème avait pourtant été mis sur la table, mais cette fois on n’en parle même pas. Et tout cela alors que « Molenbeek » est pratiquement devenu un concept dans la presse internationale : les ministres français mettent en garde pour que leurs quartiers ne deviennent pas comme cette commune bruxelloise. Un endroit décrit par de nombreux acteurs de l’appareil de sécurité comme étant une « no go zone ».

Constat similaire à la justice, où il apparaît clairement à quel point les conséquences de la libération anticipée des prisonniers peuvent être fâcheuses. Aujourd’hui, les détenus peuvent être libérés après avoir purgé seulement un tiers de leur peine. Ibrahim El Bakraoui a été condamné à 10 ans pour des faits de grand banditisme (attaque à la kalachnikov), mais a été libéré après seulement 4 ans et 9 mois. Le ministre de la Justice Koen Geens (CD&V) entend imposer la moitié de la peine au moins comme période minimale. La N-VA voudrait aller jusqu’aux quatre cinquièmes. Mais ce dossier risque lui aussi de s’embourber dans les discussions. Alors que la population attend pour l’heure quelque chose de radicalement différent.

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Traducteur : Anne Demortier
Auteur :
Date de publication : 29/03/2016
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