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(c) Jarmoulk

3 octobre 2017

Charles Michel aura-t-il sa place dans les livres d’Histoire ?

Traducteur Maxime Kinique

La formule « My kingdom for a horse » chère à Shakespeare s’est muée la semaine dernière, rue de la Loi, en « mon royaume pour une taxe sur les comptes-titres ». Le Premier ministre Charles Michel (MR) a tout fait pour sauver cette taxe et son accord d’été. Le numero uno du gouvernement fédéral entend bien – tout comme son collègue flamand Geert Bourgeois (N-VA) – assurer sa place dans les livres d’Histoire.

Les nerfs sont sous tension car c’est ni plus ni moins que la place de Michel dans les livres d’histoire qui est en jeu

Une taxe de 0,15 pour cent sur les comptes-titres a été la semaine dernière l’alpha et l’omega de la politique belge. Tout a commencé par une mise en garde du ministre des Finances Johan Van Overtveldt (N-VA), qui a déclaré que la construction juridique de la taxe sur les comptes-titres reposait sur des sables mouvants. Une intervention qui allait rapidement être perçue comme une tentative de sabotage et qui allait conduire Charles Michel à reprocher à son ministre de manquer de loyauté et de faire de l’intox et à lui faire clairement comprendre qu’il ne tolérerait pas une telle démarche une seconde fois.

Le vice-Premier ministre CD&V Kris Peeters était lui aussi dans tous ses états. Il voyait l’or de son trophée, que le Premier ministre lui avait offert dans le cadre de l’accord d’été, se changer subitement en plomb. D’autant plus que d’autres grenades allaient être lancées sur le ring politique. Car si la taxe sur les comptes-titres doit rapporter 254 millions d’euros, cela signifie que les petites entreprises familiales, style le boulanger du coin, vont elles aussi devoir passer à la caisse.

Il n’en fallait pas plus pour déclencher l’ire de Peeters et l’entendre maudire tous ces « commentaires dans les journaux ». Car c’est au saboteur au sein du gouvernement, Van Overtveldt, que revenait le dernier mot. Le CD&V ne pouvait plus exiger que toutes les actions inscrites sur un compte-titres soient soumises à la taxe : dans la lutte pour devenir le parti du peuple flamand, mieux vaut en effet ne pas trop chercher noise au boulanger du coin. Car c’est la classe moyenne qui dirige le pays, n’est-ce pas ?

Face à cet imbroglio, Michel a gardé la tête froide et a forgé un nouveau compromis. Rien ne change mais la taxe sur les comptes-titres ne s’applique plus qu’aux seules actions cotées en bourse. Le Premier ministre a ainsi mis les points sur les i. Reste à présent à savoir si le CD&V n’a pas acheté un chat dans un sac. Car si la taxe sur les comptes-titres ne rapporte que des cacahuètes, c’est à Peeters que l’on demandera des comptes. Son « héritage » dépend de la question de savoir s’il aura apporté ou non plus de justice fiscale.

Même s’il apparaît, demain, que cette taxe sur les comptes-titres rapporte moins qu’annoncé, le Premier ministre Michel aura fait ce qu’il devait faire. Il devait défendre son accord d’été. Après le pétrin dans lequel s’était mis son gouvernement sur la question des pensions, il ne pouvait pas se permettre un nouveau cafouillage sur la taxe sur les comptes-titres. Du coup, les nerfs ont été mis à rude épreuve pendant toute la semaine. Pour le Premier ministre, il était ni plus ni moins question que de conserver ou perdre sa crédibilité.

Dès lors qu’il s’agit de son « héritage » politique, Michel se révèle hypersensible. Le Premier ministre a lui-même placé la barre très haut en se comparant à Jean-Luc Dehaene. Michel, c’est vrai, compte déjà quelques jolis faits d’armes à son actif, comme un saut d’index, un tax-shift et une augmentation considérable du nombre d’emplois dans le secteur privé, augmentation encore soutenue par l’accord d’été, dans le cadre duquel il a été convenu de réduire de manière substantielle l’impôt des sociétés.

Mais ce que semble avoir oublié le Premier ministre, c’est que si Dehaene est aujourd’hui considéré comme un grand homme d’État, il était présenté à l’époque comme un « plombier » qui bricolait des accords politiques. Dehaene a lui aussi été critiqué mais à l’inverse de Michel, qui supporte mal la critique, l’ancien Premier ministre chrétien-démocrate est parvenu à retourner en sa faveur l’appellation peu flatteuse de « plombier » et à en faire une source de fierté.

Michel rêve que son gouvernement soit considéré comme « historique » parce qu’il sera parvenu à engager des réformes socio-économiques qui auront permis d’amorcer le redressement du pays. Il a même fait de cet objectif sa « déclaration de mission » pour son gouvernement de centre droit. Alors, lorsqu’il se fait critiquer au motif que les résultats ne seraient peut-être pas tout à fait à la hauteur des ambitions, il le vit mal. Michel se bat non seulement pour se voir attribuer une place de choix dans les livres d’histoire, mais également pour remporter les prochaines élections et pouvoir ainsi former un gouvernement Michel II.

Inodore, incolore et insipide, le gouvernement Bourgeois ?  

Le ministre-président flamand Geert Bourgeois est tout aussi sensible à la critique. Bourgeois peut lui aussi exhiber quelques trophées, comme la réforme de l’enseignement, les progrès dans la mise en place d’une protection sociale flamande, la percée dans le dossier Oosterweel…mais le gouvernement Bourgeois est surtout perçu comme inodore, incolore et insipide. Une perception avec laquelle Bourgeois entend bien rompre, manifestement. Après sa déclaration de septembre, le doyen de la N-VA est monté au créneau pour contrer la critique. On peut douter que Bourgeois, 66 ans, rêve encore de former un gouvernement Bourgeois II mais son âge avancé ne fait que décupler son ardeur à travailler pour entrer dans l’histoire.

Le gouvernement Bourgeois est quoi qu’il arrive historique dès lors que c’est le premier gouvernement à être dirigé par un nationaliste flamand. En retiendra-t-on autre chose ? Rien n’est moins sûr. Bourgeois a beau clamer avec force et répéter à l’envi que son gouvernement est un gouvernement qui investit, le message a du mal à s’imprimer durablement dans les esprits. Le fait que le président de la N-VA Bart De Wever mette en exergue les réalisations du gouvernement flamand démontre que la N-VA a lancé une offensive afin de renverser la manière dont le gouvernement Bourgeois est perçu.

À propos de De Wever, on peut de plus en plus se demander quelle sera la place que lui réserveront les livres d’histoire. Les avis sont partagés, en particulier en ce qui concerne la construction de la nation flamande. De Wever est focalisé sur le fait de profiler la N-VA comme le parti du peuple flamand, qui impose sa volonté en Belgique. Mais tandis que les Catalans sont sur le point de proclamer leur indépendance, la N-VA ne donne même pas l’impression de jeter les bases de l’indépendance flamande…

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