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La théorie du grand remplacement banalisée sur une chaîne publique flamande
14·06·22

La théorie du grand remplacement banalisée sur une chaîne publique flamande

Bart Eeckhout est le rédacteur en chef du quotidien De Morgen.

À noter que Lieven Verstraete, le journaliste de la VRT, s’est excusé lundi matin sur Twitter: « J’ai pendant un instant complètement perdu les pédales lors de l’entretien avec les nouveaux présidents de Groen… J’ai essayé de m’en dépêtrer en des termes totalement inappropriés. J’ai informé également la personne concernée par la suite. »

Temps de lecture : 2 minutes Crédit photo :

Capture d’écran de l’émission dominicale De Zevende Dag (VRT). À gauche, Lieven Verstraete (VRT). À droite, les nouveaux co-présidents de Groen.

Bart Eeckhout
Auteur
Guilhem Lejeune
Traducteur Guilhem Lejeune

Il s’en est fallu de peu. Imaginons un instant que, dimanche dernier, l’invité de l’émission de débats De Zevende Dag ait été un responsable politique rompu aux éléments de langage, plutôt que la toute nouvelle coprésidente de Groen, Nadia Naji, qui débute dans la profession et est encore capable d’indignation. Il s’en est fallu de peu pour que les questions du journaliste Lieven Verstraete passent comme une lettre à la poste.

Les propos qu’il a tenus n’ont pourtant rien d’anodin. Bruxelles, a-t-il lancé à Nadia Naji, originaire de Molenbeek, est « un exemple de la façon dont les quartiers sont conquis l’un après l’autre par de nouveaux arrivants ». Invité à préciser sa pensée, il a ajouté que « de plus en plus de personnes issues de l’immigration viennent y vivre et y revendiquent leur place. C’est ce sur quoi l’extrême droite capitalise. » Or, les mots ont un sens. Les immigrés, selon son raisonnement, ne s’installent pas quelque part, comme tout le monde — non : ils « conquièrent des quartiers » et « revendiquent leur place ».

On peut affirmer sans exagération que les formules de ce type sont directement inspirées par la théorie du grand remplacement, en vogue dans les milieux d’extrême droite, mais dénuée de tout fondement scientifique, selon laquelle les immigrés ourdiraient un plan destiné à conquérir l’Occident libre pour le soumettre à l’islam. Le journaliste a certes indiqué qu’il ne s’agissait pas là de son opinion, mais il a néanmoins repris à son compte ce discours ouvertement raciste sans réellement le mettre en contexte.

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Voilà donc où en est notre société flamande soi-disant inclusive. Aux Pays-Bas, le coryphée du Vlaams Belang, Filip Dewinter, a récemment suscité un tollé — et pour cause — en cherchant à vendre cette théorie désormais tristement célèbre. En Flandre, nous en sommes déjà au point où un journaliste d’une chaîne publique en reprend les éléments toxiques comme base de son interview.

On peut se demander ce qui interpelle le plus dans cet incident. Il faut évidemment s’alarmer de l’incroyable paresse intellectuelle qui pousse un journaliste à faire sien un paradigme d’extrême droite. Mais surtout, cet épisode montre cruellement à quel point le discours d’extrême droite, fondé sur la haine des étrangers, s’est déjà insinué dans le débat public. Car l’enjeu ne porte pas, en l’espèce, sur la possibilité de nommer certains problèmes de société, mais sur l’adoption d’un courant de pensée qui postule que le simple fait que des personnes issues de l’immigration vivent en Belgique semble poser problème. Et gare à ceux qui trouveraient à y redire : ils sont invariablement accusés de refuser de voir la réalité et taxés d’islamogauchisme.

Cette fois, heureusement, la supercherie n’est pas passée inaperçue. Nadia Naji ne s’est pas contentée d’apporter quelques nuances ou d’acquiescer de la tête. Elle a brillamment saisi au vol la question du journaliste pour la lui renvoyer. « Conquis ? Comment ça ? » lui a-t-elle répondu, mettant clairement en évidence le caractère douteux de ses propos. « Est-ce un problème que des personnes issues de l’immigration s’installent là quelque part ? » lui a-t-elle demandé. Une question d’une simplicité enfantine qui démontre de manière éclatante à quel point cet extrémisme normalisé doit nous préoccuper.

On ignore encore quelles seront les idées et propositions que mettra en avant la nouvelle coprésidente de Groen : seul l’avenir le dira. Mais pour cette réplique ferme et posée lors de sa première grande intervention dans les médias, elle mérite d’ores et déjà des félicitations.

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