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Bouchez et Rousseau, deux monolingues qui en disent long sur la Belgique

(cc) Isopix

23 janvier 2020

Bouchez et Rousseau, deux monolingues qui en disent long sur la Belgique

Temps de lecture: 3 minutes
Jan Segers
Auteur
Traducteur Sebastien Cano

Georges-Louis Bouchez et Conner Rousseau, les jeunes loups de la politique, ne parlent pas la langue de l’autre. Une situation qui révèle quelque chose d’eux-mêmes, mais qui en dit surtout long sur l’état de l’enseignement et de la Belgique.

Tonnerre d’applaudissements, lundi soir au Heysel, pour Georges-Louis Bouchez, 33 ans. Le flamboyant président du MR était l’invité spécial de la réception du Nouvel An de l’Open Vld. Un jeune homme tout à la fois branché, tiré à quatre épingles, mignon et dangereux — comme les aiment les libéraux. A-t-il compris grand-chose du discours de Gwendolyn Rutten, hormis la citation « l’union fait la force » ? Rien n’est moins sûr… C’est que Georges-Louis Bouchez, wallon, titulaire d’un master en droit, ne parle pas la longue de Vondel. Il est le produit d’un enseignement francophone qui permet de faire toute sa scolarité sans suivre un seul cours de néerlandais — ce qu’il trouve lui-même scandaleux.

Tempête d’applaudissements, jeudi dernier à Obaux, pour Conner Rousseau, 27 ans. Le président du sp.a, physique sculpté, était l’invité spécial de la réception du Nouvel An du PS. Beau garçon, baskets blanches, t-shirt noir recouvert d’une chemise ouverte sortie du pantalon — comme les aiment les militants socialistes. Rousseau a lu un petit texte qu’on avait rédigé pour lui : du français avec un accent flamand de Saint-Nicolas. Dimanche, dans « C’est pas tous les jours dimanche », en direct sur RTL, c’est en néerlandais qu’il a répondu aux questions de Christophe Deborsu. C’est que Conner Rousseau, flamand, titulaire d’un master en droit, ne parle pas la langue de Molière. Une situation abracadabrante.

« La Belgique, désormais scindée en deux démocraties différentes, l’est aussi en deux univers »

Cette incapacité des nouveaux jeunes dieux de la politique belge à parler la langue de l’autre révèle quelque chose d’eux-mêmes et du monde dans lequel a grandi leur génération, de plus en plus dominé par l’anglais. Mais elle en dit surtout long sur le niveau de notre enseignement des langues : il périclite. En Flandre, le français est de plus en plus souvent enseigné par des professeurs qui ne le maîtrisent pas réellement ; en Wallonie, le néerlandais est une option de moins en moins choisie — la langue reste donc peu apprise. Un état de fait qui résume parfaitement l’état de la Belgique : sur le plan politique, mais aussi culturel ; du point de vue des institutions, mais également du vécu des citoyens. La Belgique, désormais scindée en deux démocraties différentes, l’est aussi en deux univers. Des mondes ont de plus en plus de mal à se comprendre et, s’agissant purement de la langue, à s’entendre. Avec, à la clé, malentendus, préjugés et confusion.

« Mateke »

Bouchez et Rousseau sont tous les deux des amants fougueux de la Belgique — avec tout le respect que l’on doit à la monarchie. Mais comment cet amour peut-il être profond et sincère si l’on ne parle pas la langue de l’autre, si l’on ne mesure pas la valeur de ses mots, si l’on ne partage pas ses préoccupations, si l’on ne reconnaît pas ses responsables politiques, si l’on ne comprend pas son humour ? La confiance politique ne se bâtit pas par la traduction. Les alliances se forgent en deux langues, sans écouteurs. Bouchez et Rousseau sont intelligents et ambitieux. Allez donc vous immerger dans le bain chaud du néerlandais, « mon ami » (en français dans le texte). Et vous, investissez du temps et des efforts pour parler le français couramment et sans accent, « mateke » (« mon pote », en néerlandais, ndlr). Le pays que vous aimez tant ne pourra que s’en porter mieux.

Le 30 janvier, Georges-Louis Bouchez et Conner Rousseau se rencontreront lors de la réception du Nouvel An au palais. Si la langue y est plus importante que ce dont sont chaussés les invités, soufflons tout de même à Rousseau un conseil avisé : cette fois, le protocole impose des chaussures habillées.

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