Le mouvement ouvrier chrétien célèbre, comme chaque année autour de l’Ascension, l’encyclique Rerum novarum. Mais qu’y a-t-il encore à fêter, au juste ? Les assauts politiques affaiblissent la mutualité chrétienne, le syndicat ACV n’exerce plus la moindre influence sur le gouvernement et leur pouvoir s’est effrité.
« Seul le Boerenbond a toujours un véritable accès aux politiques. »
Les temps changent, mais pas les valeurs du mouvement ouvrier chrétien. En 1891, le pape Léon XIII a publié l’encyclique Rerum novarum, qui défend l’émancipation de la classe ouvrière. À l’époque, les principaux problèmes étaient la longueur des journées à l’usine et le changement de la nature du travail en raison de l’introduction de nouvelles machines. Aujourd’hui, d’après beweging.net, mouvement issu de l’ex-ACW (l’équivalent flamand du MOC), ce sont les flexi-jobs, les charges de travail et la disruption apportée par l’intelligence artificielle. « Plus d’un siècle après Rerum novarum, le message reste d’une actualité frappante : le travail mérite plus de dignité », fait remarquer Julie Hendrickx Devos, présidente de beweging.net.
Cette semaine-ci, tous les ténors du mouvement enchaînent les discours célébrant Rerum novarum. Ann Vermogen, présidente de l’ACV (CSC), s’est prêtée à l’exercice à Anvers ce mardi soir, Luc Van Gorp, président de la CM (Mutualité chrétienne) ce mercredi à Herent, et Julie Hendrickx Devos prononcera son allocution ce jeudi à Ostende. Mais ces organisations semblent avoir perdu une majeure partie de leur influence sur les politiques. Les mutualités, et notamment la plus grande, c’est-à-dire la CM, subissent de lourdes critiques du gouvernement car elles n’agiraient pas de manière assez stricte contre les faux malades de longue durée. Même Vooruit les prend désormais pour cibles. Le week-end dernier, Hendrickx Devos a plaidé pour une taxe des millionnaires, mais ce n’est pas du goût du CD&V. Et pour la N-VA ou le MR, ces plaidoyers sont totalement dépassés.
La débâcle du dossier Arco
La perte de pouvoir du pilier chrétien et de son mouvement ouvrier se poursuit depuis des décennies, explique Emmanuel Gerard, professeur émérite d’histoire politique belge de la KU Leuven. La pilarisation a connu son apogée pendant la guerre scolaire des années 1950, qui a mobilisé en masse les catholiques contre un gouvernement composé de socialistes et de libéraux. « Ce qui frappe, c’est que ces organisations du pilier chrétien se soutenaient réciproquement, elles ne formaient qu’un seul bloc allant de la mutuelle et du syndicat à l’organisation patronale, en passant par le Boerenbond et l’enseignement catholique », précise Gerard.
Dring Dring #2 : Arco et les 800.000 coopérateurs flamands dupés
De ce fait, le mouvement ouvrier pesait lourd dans les années 1960, alors que la croissance battait son plein. Les organisations ont subsisté, certes, mais elles ont vu leur pouvoir s’effriter, parce que les gens se sont détachés des piliers et le puissant CVP est devenu le petit CD&V actuel. S’y est ajoutée la débâcle de l’Arco, du nom de cette coopérative qui a causé des pertes pour 800 000 investisseurs en raison de l’effondrement de Dexia. En 2014, l’ACW a mué pour devenir un mouvement plus pluraliste, beweging.net, avec un message censé toucher également Groen et Vooruit. « Le dossier Arco a eu l’effet d’une gifle monumentale pour le conglomérat. À l’époque, les dividendes de Dexia étaient très généreux. Ce n’est pas pour rien que l’organisation a changé de nom. Mais en même temps, les liens entre les grandes organisations ont disparu aussi », explique Gerard. Il y a cinquante ans, le CVP, soutenu par l’ACW, jouissait encore d’une majorité absolue en Flandre. Aujourd’hui, Groen, Vooruit et le CD&V obtiennent ensemble à peine un petit tiers des sièges au Parlement flamand. Avec Groen qui n’est plus que l’ombre de lui-même etVooruit qui possède son propre pilier, le mouvement a régulièrement des divergences d’opinions avec le CD&V.
C’est sous le gouvernement Michel que les tensions furent à leur comble, entre autres parce que l’exécutif a augmenté l’âge de la pension. Mais aujourd’hui aussi, l’ACV et le parti sont en désaccord sur la limitation des allocations de chômage dans le temps et sur le durcissement de la politique migratoire. Structurellement, la concertation sociale est au point mort, même si tout le monde se prétend ouvert à la discussion. Quoi qu’il en soit, c’en est fini pour le mouvement chrétien de fournir des voix aux politiques en échange d’influence. Emmanuel Gerard : « Il reste donc à savoir ce qu’ils ont encore en commun. Le CD&V se demande dorénavant qui, au sein du mouvement chrétien, vote encore pour le parti. Les membres ne votent-ils pas plutôt pour Groen, le PVDA ou même le Vlaams Belang ? »
L’étiquette ACW a disparu
Jadis, il fallait posséder l’étiquette ACW pour prétendre à certains portefeuilles ministériels ou à une place éligible sur les listes, mais aujourd’hui, même au niveau politique, le mouvement n’exerce pratiquement plus aucune influence. S’il considère encore le vice-premier ministre Vincent Van Peteghem comme l’un d’entre eux et également la vice-ministre-présidente flamande Hilde Crevits, il sait aussi que ces personnalités n’ont plus de compétences liées au socio-économique, comme l’emploi ou le bien-être. Leurs cabinets n’ont presque plus de liens avec le mouvement non plus : Eddy Peeters, de l’ACW, a encore été chef de cabinet de Van Peteghem jusqu’il y a peu, mais il est désormais pensionné, et Marion Vrijens, cheffe de cabinet à l’Emploi au niveau flamand, est également partie.
« Le parti n’a tout simplement plus de section ACV ou CM », précise Nicolas Bouteca, politologue à l’UGent. « Pour moi, le seul organisme qui a encore un tant soit peu ses entrées auprès du gouvernement, c’est le Boerenbond chez le ministre de l’Agriculture, Jo Brouns (CD&V). » Le mouvement chrétien actuel ne pèse plus beaucoup sur le débat public, alors que c’était encore le cas sous Luc Cortebeeck ou Marc Justaeart. Autant dire qu’on est très loin du statut mythique de Jef Houthuys, qui avait défini avec Wilfried Maertens à Poupehan la politique de reprise économique. « Ann Vermogen est beaucoup moins visible que son prédécesseur Marc Leemans. C’est Bert Engelaar, le président de l’ABVV socialiste qui a pris la place de Leemans ou de Cortebeeck », ajoute Bouteca. Ann Vermogen : « Pour une femme, c’est beaucoup moins évident. Je constate que le débat social se mène encore souvent dans des clubs très masculins. Je ne suis pas la seule femme à m’en indigner. »
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Régulièrement, les organisations brandissent leurs nombres d’adhérents pour prouver qu’elles représentent encore de nombreux Belges. La CM compte 4,5 millions de membres, l’ACV 1,5 million. Seulement, l’affiliation est nécessaire pour prétendre à une assurance maladie ou à une allocation de chômage. C’est pour cette raison que beaucoup de gens adhèrent à une mutualité ou à un syndicat, à moins de privilégier les caisses des pouvoirs publics.
La dernière forme de pouvoir qui subsiste, c’est l’institutionnel. Les syndicats sont représentés au sein du Groupe des Dix ou du VDAB, l’équivalent flamand d’Actiris ou du Forem. Les mutuelles, elles, sont représentées dans les organes d’administration de l’INAMI, l’assurance maladie fédérale. L’ACV/CSC, avec ses 422 sièges dans les organes de conseil, est l’organisation la plus puissante du pays, apprend-on dans la thèse de doctorat publiée en 2021 par la politologue Evelien Willems (UAntwerpen). La CM/MC, avec ses 190 sièges, est la quatrième la plus puissante, après les trois plus grands syndicats.
« Nous restons un caillou dans la chaussure du pouvoir politique. » Ann Vermogen, présidente de l’ACV
Mais l’époque où les syndicats et les mutuelles arrivaient à freiner des réformes semble révolue, comme en témoigne la limitation du chômage dans le temps. La demande émise par les partenaires sociaux du Groupe des Dix de supprimer l’indexation plafonnée des salaires semble totalement ignorée par le gouvernement, qui n’accorde que peu d’attention aux aspirations des syndicats. Ce mardi, la mobilisation contre, entre autres, le plafonnement de l’index a attiré moins de manifestants qu’à l’accoutumée.
Les syndicats et les mutuelles vivent encore, mais paraissent plus faibles que jamais face au gouvernement De Wever. La N-VA semble progressivement gagner le bras de fer. Les nationalistes flamands n’ont que faire de la société civile classique, car ils n’ont jamais possédé de pilier à eux. Dans tous les gouvernements, ils rongent petit à petit le pouvoir des syndicats, comme avec la quasi-abolition de l’enveloppe bien-être, une somme d’argent que les partenaires sociaux pouvaient distribuer aux allocataires les plus faibles. Mais le parti n’entend pas en rester là. La N-VA compte mettre tout en œuvre pour que ce ne soient plus les mutuelles qui contrôlent les malades de longue durée. Et cela fait des années qu’elle fait des pieds et des mains pour que les syndicats se dotent d’une personnalité juridique. Et pourtant, Bouteca ne pense pas que les organisations syndicales et les mutuelles sont en passe de perdre tout leur pouvoir : « On entend ce discours hostile aux piliers depuis le Manifeste du citoyen de Guy Verhofstadt, mais les organisations se montrent plus tenaces qu’on ne le pensait. »
Réactions
Julie Hendrickx Devos, présidente de beweging.net : « Nous ne sommes plus le bastion du pouvoir de l’époque, mais nous restons le plus grand réseau social du pays. Nous engageons les responsables politiques et nous pesons sur le débat social. Le CD&V est notre interlocuteur privilégié, mais nous maintenons aussi des contacts structurels avec Groen et Vooruit. Nous sentons évidemment que la N-VA, le Vlaams Belang et le MR voient la société civile comme un boulet, mais ils sous-estiment notre enracinement. »
Ann Vermogen, présidente de l’ACV : « Nous restons un caillou dans la chaussure du pouvoir politique. Et nous jouons aussi notre rôle dans la concertation sociale et dans les organes de gestion. Je ressens bien qu’il est de plus en plus difficile de se faire entendre. Le Premier ministre n’a jamais voulu parler en tête-à-tête avec les syndicats. »
Luc Van Gorp, président de la CM : « Pour moi, ce n’est pas une question de pouvoir, mais d’impact et de représentation des gens. La plus grande influence que nous exerçons, elle vient de notre base. Nous parlons de soin et de sens, mais la politique politicienne, elle, raisonne en termes de coûts et d’économies. »
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Sammy Mahdi, président du CD&V : « Le pilier en tant que tel n’existe plus, mais nous sommes bien le seul parti à encore défendre la société civile et la concertation sociale. Si le gouvernement prévoit de réformer l’enseignement, il est important pour nous de connaître le ressenti du terrain. Avec l’ACV, nous avons évidemment des divergences d’opinions, mais nous respectons nos positions mutuelles. Nous nous sommes aussi retrouvés autour de la question des périodes de maladie, qui vont continuer de compter pour le calcul de la pension. Quant à nos relations avec le Boerenbond, nous partageons les mêmes préoccupations par rapport à notre sécurité alimentaire, mais malheureusement, nous ne sommes pas aussi puissants que le pilier Voka-N-VA. »