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7 avril 2021

Le Tour des Flandres, un rituel sacré

Temps de lecture: 3 minutes

Le Tour des Flandres se déploie chaque année, à la manière d’un long rituel aux étapes toutes plus indispensables les unes que les autres. Pendant toute une semaine, la Flandre s’affaire à anticiper la fête la plus importante de l’année, celle qui, à chaque édition, suscite des pronostics à n’en plus finir. On sous-estime terriblement le rôle religieux, structurant, purificateur et élévateur des rituels dans la société.

Pour donner au rituel du Ronde force et conviction, nous écoutons des devins patentés qui, à longueur d’antenne, jour après jour, remâchent les mêmes questions. Pour répondre à ces questions cruciales, ils se basent sur les auspices et les signaux qu’eux seuls sont capables de lire, parce qu’ils sont les élus, parce qu’ils sont en contact avec des forces surnaturelles et avec les dieux païens du cyclisme.

Les devins de la petite reine s’appellent simplement Eddy, Bram ou Tom.

Dans l’Europe paléochrétienne, la divination était un péché. Les pratiquants de l’art divinatoire étaient persécutés et condamnés pour sorcellerie et magie noire. Aujourd’hui, les devins de la petite reine s’appellent simplement Eddy, Bram ou Tom. Ils enrobent leurs prévisions dans des analyses apparemment incontestables d’épisodes récents. L’épisode où Wout van Aert a dû renoncer à suivre le peloton. L’épisode où Mathie van der Poel a dû abandonner. L’épisode où Greg Van Avermaet n’a pas fini la course. Le sprint de Marianne Vos. Des épisodes qui s’enchaînent comme les grains d’un chapelet.

Car oui, en définitive, le Ronde, c’est un chapelet que nous connaissons et récitons par cœur, en marmonnant : Lippenhovestraat, Paddestraat, Katteberg, Oude Kwaremont, Kortekeer, Eikenberg, Wolvenberg, Holleweg, Molenberg, Berendries, Valkenberg, Kanarieberg, Oude Kwaremont ; Paterberg, Koppenberg, Mariaborrestraat, Steenbeekdries, Taaienberg, Kruisberg, Hotond, Oude Kwaremont, Paterberg, Minderbroedersstraat. Amen.

Même sans la masse hurlante des supporters qui s’ouvre telle la mer Rouge devant Moïse, même lorsque le peloton, solitaire et privé d’encouragements, zigzague le long des chaussées hideuses, des pavés brutaux et des lotissements endommagés, nous nous raccrochons au rituel, à la prière.

La course paraissait maudite.

Les 254 kilomètres épuisants qui s’éparent Anvers d’Audenarde ont été émaillés d’incidents malencontreux. La bousculade entre Otto Vergaerde et Yevgeniy Fedorov. La chute monstrueuse d’un demi-peloton. Le jet de bidon malheureux de Michael Schär. Le jury de la course tellement détesté qu’on le croirait créé pour unir les fans de cyclisme dans un même élan d’indignation. La toute dernière course de Maarten Wynants, qui a fait ses adieux sans gloire. Lotte Kopecky, désespérée par des soucis techniques au plus mauvais moment. La course paraissait maudite.

Mais du côté des bonnes surprises, nous avons vu Sep Vanmarcke, l’anti-héros aux mille chutes sur les pavés flamands, rester sur sa selle pendant toute la course. Quel magnifique présage !

Après toutes les prévisions, des plus catégoriques aux plus hésitantes, on ne pouvait plus prévoir qu’une seule chose : rien n’allait se passer selon les prévisions. Et en effet : Kasper Asgreen, l’inattendu, s’en tamponne de la sainte trinité, des préférences locales et des résultats désirés. Ce n’est pas Wout, pour qui la Flandre toute entière aurait aimé sauter de son canapé, mais un coureur danois dont personne ne savait qu’il savait sprinter, qui a réussi à dépasser le soi-disant invincible Van der Poel sur la ligne d’arrivée, un événement sur lequel personne, sinon le principal intéressé, n’aurait songé à parier. Personne, sauf les devins, qui ont prétendu a posteriori ne pas être surpris par ce caprice du destin. Plus encore que dans l’art de la prédiction, c’est dans l’art de l’exégèse qu’ils excellent, cette discipline qui exige une grande souplesse mentale et beaucoup d’assurance.

Vaincre ou perdre, geler ou dégeler, régner ou sombrer, est-ce si important, au fond ?

Et puis, après les déclarations sans fin sur l’avenir radieux de la jeunesse dorée et le déclin inéluctable des trentenaires, c’est une coureuse de trente-huit ans, Annemiek Van Vleuten, qui a semé toutes ses adversaires sur le vilain Paterberg, pour régner à nouveau sur la Flandre dix ans après sa première victoire au Ronde. Van Vleuten est donc aussi invincible que les deux favorites du jour, finalement vaincues.

Vaincre ou perdre, geler ou dégeler, régner ou sombrer, est-ce si important, au fond ? C’est moins ce que l’on fait que la manière dont on le fait qui définit notre statut, notre aura et ce que l’histoire retiendra de nous. Beaucoup peuvent gagner. Tout le monde peut perdre. Mais perdre avec grandeur et gagner avec générosité, ce sont deux arts que peu maîtrisent.

Tous les commentaires et toutes les analyses a posteriori ne font pas le poids face aux déclarations franches et sans fioritures des deux grands perdants : ils n’ont pas été assez bons. Rien à ajouter.

Quant à la rayonnante Van Vleuten, qui n’avait pas vraiment besoin d’équipe stricto sensu, elle a remercié sa nouvelle équipe, bien que celle-ci soit demeurée invisible tout au long du parcours pendant qu’elle trimait en tête.

Le plus grand miracle, finalement, fut le Ronde lui-même : un rituel sacré, aussi imperturbable et intransigeant que les conditions climatiques, aussi invincible qu’une force de la nature.

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