Les bordels d’Anvers font rêver Bruxelles

1 septembre 2017 | Auteur : | Traducteur : Ludovic Pierard | Temps de lecture : 3 minutes

« Dégage. Ni photos ni questions, je bosse. » Œillades, sourires en coin et baisers soufflés disparaissent derrière des moues de mécontentement dès que le motif de la visite est annoncé. Les questions délicates, ça ne rapporte rien. « Are you sure you don’t want to fuck ? »

Ici, dans le « Schipperskwartier », le quartier des marins, elles peuvent se permettre de poser la question sans détour, car Anvers applique une politique de tolérance à l’égard des travailleurs du sexe depuis 1999. Des dix-sept rues d’origine, il n’en subsiste que trois : Verversrui, Vingerlingstraat et Schippersstraat. Dans leur vitrine, les femmes (mais aussi des transgenres et des travestis) sont à l’affût des passants qui les jaugent. La police, de son côté, tient ce petit monde à l’œil.

« On ne fera jamais disparaître la prostitution, il ne faut pas se faire d’illusion. D’où cette politique de tolérance, mais à des conditions strictes », explique Lieve Huijskens, fonctionnaire chargée de la prostitution à la Ville d’Anvers. La police organise des entretiens avec les prostituées pour s’assurer, entre autres, qu’elles peuvent travailler en Belgique et qu’elles agissent sans contrainte. « Elles peuvent ensuite être faire l’objet d’un suivi grâce à un détaillant qui travaille où et quand. On empêche ainsi toute sous-location à des prostituées sous contrainte. »

Carte de visite

« Si vous voulez faire la promotion du Museum aan de Stroom, mieux vaut ne pas avoir de trou à rats juste à côté », admet-elle. Au départ, la mise en place de cette politique était donc motivée par un objectif de revalorisation du quartier. « La maffia y faisait sa loi, la zone n’était pas un endroit sûr. » Aujourd’hui, la situation a bien changé. Les façades sont propres, l’atmosphère est sereine, le voisinage satisfait.

Mais le plus important est peut-être l’association au projet des premiers concernés. Deux équipes spécialisées, une de la police et une des services d’assistance, se sont installées dans le quartier. « Pourquoi j’aime travailler ici ? Parce je m’y sens en sécurité », répond finalement une prostituée originaire de République dominicaine. « S’il y a un problème, je peux toujours appeler la police. »

Après avoir bourlingué dans plusieurs pays, elle travaille depuis cinq ans derrière une des 51 vitrines de la Villa Tinto. Depuis sa visite de ce bordel géant, la secrétaire d’État bruxelloise, Bianca Debaets (CD&V), rêve de mener une politique similaire à Bruxelles. « C’est à la fois de l’innovation, de la répression et de la prévention », applaudit-elle.

Elle ne veut plus du spectacle de la rue d’Aerschot et du quartier Alhambra. « J’ai encore été appelée récemment par une jeune mère de famille. Sur le chemin de l’école, aux abords de la station de métro, elle et son fils  ont vu une prostituée… en pleine action. Il ne faut pas s’étonner que les familles désertent le quartier. »

Sécurité

« En Suisse, je racolais sur le trottoir », explique une jeune Hongroise de 21 ans. Elle nous invite à la suivre en face de la Villa Tinto, dans un immeuble soigné où les carrés de néons rouges et bleus, intégrés dans un plafond blanc, font penser à une œuvre de Mondrian. « Je me sens plus en sécurité ici. » Une caméra surveille l’extérieur. Si un client fait malgré tout des vagues, elle a un bouton d’alerte dans la chambre.

Arrivée à Anvers il y a à peine trois mois, elle fait encore partie de la catégorie du « sang frais ». Elle a donc le profil idéal pour l’assistance personnalisée que l’ASBL Ghapro tente d’apporter aux travailleurs du sexe. Mais quand je lui parle de l’immeuble en briques situé au coin de la rue, elle secoue la tête. « Pas besoin, je sais me débrouiller toute seule. »

Cette mentalité, les collaborateurs de Ghapro y sont souvent confrontés. « Elles disent qu’elles ont déjà un médecin de famille en Roumanie ou qu’elles ont peur des tests de dépistage. Nous essayons alors de leur expliquer que l’aide que nous proposons va bien au-delà de l’assistance médicale », explique Katleen Peleman de Ghapro.

Les activités s’étendent désormais aussi à l’encadrement social. « Il n’y a qu’ici, entre ces quatre murs, qu’on peut parler de sa condition de travailleur du sexe », poursuit-elle. « L’histoire est souvent complexe, poignante. Elles sont à des kilomètres de la stabilité que nous connaissons. » Selon elle, beaucoup se retrouvent après un certain temps dans une sorte de no mans land, sans perspectives d’avenir. Souvent, elles restent où elles sont, dans le seul espoir de gagner de l’argent.

« Je voudrais bien m’amuser, mais je n’ai pas un rond sur moi », plaisante un passant. La femme lève la tête de bon gré, puis replonge aussitôt dans son smartphone. Ici, inutile d’être aux aguets en permanence.

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(c) Pixabay

De Morgen

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Traducteur : Ludovic Pierard
Auteur :
Date de publication : 30/08/2017
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