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24 mars 2021

Qui sont Sigrid Kaag et le D66, stars des élections aux Pays-Bas ?

Temps de lecture: 7 minutes

Les élections législatives néerlandaises de la semaine dernière ont bénéficié d’une couverture médiatique marginale au sud du pays, surtout quand on la compare à la façon dont les médias belges francophones traitent de la vie politique française. Le système politique néerlandais, également une monarchie constitutionnelle parlementaire, est pourtant bien plus proche du nôtre.

Au niveau des résultats, le VVD (35 sièges +2) du Premier ministre sortant, Mark Rutte, reste le plus grand parti devant le D66 qui arrive deuxième, considéré comme le grand vainqueur des élections (23 sièges +4) avec l’extrême droite d’orientation trumpienne du Forum pour la démocratie (8 sièges +6).

DaarDaar a voulu en savoir plus sur les élections néerlandaises en interviewant la présidente de la section locale du D66. Anita Pannebakker est néerlandaise et vit en Belgique, où elle occupe un statut de fonctionnaire européenne depuis plus de 30 ans. En parallèle, elle est active au sein du D66 où elle exerce la fonction de présidente de la section belgo-luxembourgeoise du parti.

Jonathan Moskovic : J’ai constaté un intérêt très limité pour les élections néerlandaises au sein de l’espace médiatique belge francophone, comment expliquez-vous le peu d’attention accordé à nos voisins ?
Anita Pannebakker : Je dois vous avouer que je suis fort surprise par le manque d’intérêt et le manque de couverture de la presse francophone. En tant que ressortissante néerlandaise installée en Belgique depuis plus de 30 ans, je suis frappée par la situation médiatique et plus spécifiquement la séparation des médias en Belgique entre nord et sud.

Si je peux me permettre une analyse, je pense que les francophones ont plus d’intérêt pour la France et se tournent donc vers le paysage médiatique français, alors que les Flamands se tournent plus naturellement vers les Pays-Bas. Personnellement, je lis la presse flamande et j’ai pu y observer un réel intérêt pour nos élections. Il y a eu toute une série d’articles consacrés aux Pays-Bas, une présentation des enjeux, des différents partis et une couverture extensive des résultats.

J.M. Le D66, est le grand gagnant des élections. Comment expliquer aux Belges francophones ce en quoi consiste le parti qui veut concilier une approche sociale et libérale ?
A.P. Pour expliquer à un public francophone, je dirais que nous sommes l’équivalent du MR néerlandais. Nous sommes fondamentalement un parti centriste libéral. En fonction du point de vue, nous pouvons dire qu’on y rajoute un volet soit progressiste soit social.

J.M. J’aurais plutôt pensé que le MR est l’équivalent belge du VVD, le premier parti du pays. En quoi est-ce que vous vous distinguez alors du VVD ?
A.P. Entre le VVD et le D66, il y a surtout une différence de vision au sujet du libéralisme. Le VVD est beaucoup moins porté sur l’importance de l’interventionnisme du gouvernement. Quant à nous, au D66, nous considérons le libéralisme dans une approche beaucoup plus axée sur la personne et ses besoins. Autrement dit, nous souhaitons donc aider les gens en donnant une chance égale à tous.

J.M. J’aimerais revenir sur votre proximité idéologique indiquée avec le MR, avez-vous des contacts avec le parti ?
A.P. Pour être très honnête avec vous, notre section n’a pas vraiment de contact avec le MR. Nos seuls contacts se limitent au niveau européen où nous sommes dans le même groupe politique, Renew Europe. En réalité, nous avons beaucoup plus de contacts avec l’Open VLD et plus particulièrement avec le bourgmestre de Malines, Bart Somers. Ainsi, ce dernier est venu nous rendre visite à notre congrès. Il faut dire que nous avons une proximité idéologique avec lui.

Sigrid Kaag fait penser à d’autres femmes leaders actuelles. Ce n’est pas pour rien si on la surnomme la Jacinda Ahern des Pays-Bas.

 

J.M. D’après les commentateurs politiques néerlandais, le succès électoral du D66 doit beaucoup à la personnalité de sa présidente Sigrid Kaag. Qu’est ce qui la rend si spéciale ?
A.P. Oui, c’est tout à fait vrai, notre succès électoral repose énormément sur la figure de Sigrid. Elle a énormément de charisme, d’expérience, elle a travaillé pour l’ONU, est une ancienne diplomate et est ministre sortante. Sa spécificité tient au fait qu’elle porte vraiment une vision qu’elle personnifie, et qu’elle arrive à exprimer et transmettre tout en enthousiasmant les gens.
Elle contraste vraiment avec le reste de la classe politique aux Pays-Bas, elle a une approche très différente d’autres personnalités politiques en vue actuellement. C’est une personne qui cherche les alliances, qui défend un côté très social, qui prône l’empathie.

Pour résumer, je dirais qu’elle fait penser à d’autres femmes leaders actuelles. Ce n’est pas pour rien si on la surnomme la Jacinda Ahern (NDLR : première ministre néozélandaise très populaire, reconnue pour la qualité de sa gestion du Covid) des Pays-Bas. Les gens sont en demande de ce type de figure politique aujourd’hui.

J.M. Sur les réseaux sociaux, on a pu voir des vidéos circuler de la présidente en train de danser sur la table à l’annonce de la victoire. Dans l’idée que je me fais de la culture néerlandaise, je dirais que cette réaction est pour le moins décalée, non ?
A.P. (Rires) En fait, Sigrid est complètement inclassable. C’est quelqu’un qui a vécu à l’étranger pendant des années. Elle ne se comporte pas, en effet, comme une femme néerlandaise classique. La voir danser sur une table, ça m’a beaucoup surpris, dans le bon sens du terme. Globalement, c’est quelqu’un qui est très fort dans la retenue. Nous avons donc tous été surpris par sa réaction. Comme quoi, on a pu découvrir un nouvel aspect de sa personnalité.

J.M. Sigrid Kaag, diplomate, multilingue, mariée à un palestinien, ouverte sur le monde, libérale sur les questions de société, n’est-elle pas une anti-Wilders ? Est-ce que ça explique son succès ?
A.P. Absolument ! Il y a d’ailleurs eu deux confrontations avec Wilders, et ce sont des moments où ce que vous énoncez s’est confirmé. Lors du dernier débat, notamment, il y a eu à un certain moment une confrontation assez forte entre Sigrid et Wilders. Wilders a une façon de débattre assez trumpienne. Lors d’une intervention, il a fait référence au fait que dans le cadre d’une mission diplomatique, elle a été en Iran et y a porté le voile. Là-bas, c’est une obligation légale. Wilders en a fait un point du débat, il l’a accusée de trahir la lutte des femmes pour l’égalité. Elle a riposté en indiquant qu’elle s’est rendue en Iran pour défendre les intérêts des Pays-Bas. A l’époque, les Pays-Bas étaient membres du Conseil de sécurité, la visite était extrêmement importante. Ce fut une confrontation très dure où elle a très vraisemblablement marqué des points.

J.M. Le parti vert néerlandais s’est écroulé (8 sièges – 6), alors que la tendance générale est à des percées en Europe occidentale. On a pu l’observer dans des Länder en Allemagne, en France récemment et en Belgique, surtout dans le paysage francophone. Peut-on imaginer que votre parti soit parvenu à attirer une grande frange des électeurs verts et, dans cette hypothèse, de quelle façon ?
A.P. C’est sans doute un peu tôt pour donner une conclusion définitive sur cette question. Ce qui est sûr, c’est qu’une partie des nouveaux électeurs du D66 provient de l’électorat de GroenLinks. Je ne peux que spéculer sur les raisons qui ont poussé les électeurs à nous choisir. Ma lecture est que D66 porte énormément d’attention à la question climatique. C’est le pilier principal du programme.

Par ailleurs, les gens ont pu voter de façon stratégique. Il est tout à fait possible que des gens aient effectué le vote stratégique suivant : sachant qu’il était probable que l’on se retrouve au gouvernement et que la probabilité d’y retrouver Groenlinks était minime, une partie de l’électorat pour qui le climat et l’environnement constitue la priorité a pu opter pour nous, sachant que nous allions appliquer les mesures plus facilement depuis le gouvernement. C’est sûr que beaucoup de gens ont évoqué cette possibilité.

J.M. Le D66 a historiquement été fondé sur les questions de démocratie participative et un recours plus systématique au référendum. Est-ce que l’épisode récent du Brexit – avec une série de gens qui ont reconnu s’être positionné sans réellement connaitre les enjeux et avec une polarisation plus marquée de la société britannique – a influencé votre rapport à la démocratie directe ?
A.P. Vous avez raison, l’innovation démocratique est la raison d’être du parti et son ADN. Ce que nous demandons notamment depuis notre création est l’élection du bourgmestre plutôt que sa nomination, et un recours plus systématique au référendum. Il y a quelques années, la possibilité de recourir à un référendum aux Pays-Bas a été abolie. Le D66 aimerait revenir au référendum et le rendre décisionnel plutôt que consultatif en excluant les referenda sur les traités internationaux pour éviter des situations de type Brexit. Donc oui, l’épisode traumatique du Brexit continue de jouer un rôle dans la vision des dirigeants.

J.M. Quand on observe les deux plus grands partis du pays, le VVD et le D66 , peut-on dire que contrairement à une certaine tendance qu’on observe aussi en Belgique, avec le succès du PTB au sud et du Belang au nord, ici nous observons une victoire des possédants, des gagnants de la mondialisation ?
A.P. On a beaucoup expliqué la victoire du VVD et du D66, des partis au gouvernement ces quatre dernières années, par le désir profond des Hollandais d’assurer une certaine stabilité en temps de crise. Pour ma part, c’est surtout de cette façon que j’analyse la victoire. Toutefois, même si le PVV, le parti de Wilders a perdu des sièges (17 -3), en parallèle, on a assisté à un morcellement de l’extrême droite avec des résultats très bons. Le Forum pour la démocratie a triplé ses sièges (8 +6). Le nouveau parti JA 21, issu de la scission du Forum (NDLR : sur la question de l’antisémitisme en décembre 2020), vient d’être créé mais a déjà récolté 3 sièges. Au vu du résultat du VVD et du succès de l’extrême droite, on peut donc dire que le vote néerlandais est très conservateur. Car oui, le VVD est aussi très conservateur. En définitive, on peut quand même parler d’un vote pour la stabilité.

J.M. Les observateurs s’attendent à ce que votre parti monte au gouvernement. Quels sont les points clefs qui devront de façon impérative se retrouver dans l’accord de gouvernement ?
A.P. Le climat avant tout. La crise du logement. Et sortir de la crise du Covid. L’Europe aussi doit retrouver une place beaucoup plus fondamentale. On n’a pas beaucoup parlé d’Europe dans les débats. Le D66 aimerait se repositionner en Europe, d’une façon beaucoup plus sociale. Et plus largement aussi, la question de la position des Pays-Bas au niveau international.

J.M. Notre interview touche à sa fin, est-ce que vous aimeriez rajouter un élément pas encore abordé ?
A.P. Ce qui a vraiment joué dans la campagne est l’ambition de Sigrid de devenir la première ministre-présidente de l’histoire des Pays-Bas. Pour la Belgique, ce n’est heureusement déjà plus un combat à mener, mais chez nous, ça a été un point essentiel dans le débat. Malheureusement, comme nous ne sommes pas le premier parti, elle ne deviendra probablement pas ministre-présidente, mais elle a prouvé qu’elle avait l’ambition de le devenir. Elle sera probablement vice-première. Par ailleurs, elle oeuvrera énormément en faveur la diversité. Son combat est d’arriver à une représentation de la diversité à tous les niveaux de pouvoir et de promouvoir la nomination de femmes.

J.M. Une priorité pour le climat, un accent fort sur une Europe sociale, une représentation accrue des femmes et de la diversité en politique, une promotion de la participation citoyenne ou encore, un projet miroir à celui proposé par l’extrême droite, quand je reprends vos propos, je ne pense pas forcément au MR comme parti idéologiquement proche.
A.P. Eh bien, je dois vous avouer que j’ai vraiment mis de côté, surtout depuis la campagne, mon suivi de l’actualité belge. Je vais me renseigner de façon plus approfondie, je dois très probablement réactualiser ma connaissance de la vie politique belge.

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