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Mark Rutte ou l’exemple d’un homme politique heureux
17·03·21

Mark Rutte ou l’exemple d’un homme politique heureux

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

Photo by Nelly Antoniadou on Unsplash

Ive Marx
Auteur⸱e
Guillaume Deneufbourg
Traducteur⸱trice Guillaume Deneufbourg

La Belgique et les Pays-Bas ont la particularité d’avoir un Premier ministre libéral. Chez nous, le chef de l’État est le cinquième à occuper cette fonction en dix ans et son parti est arrivé en septième position au dernier scrutin. Chez eux, la même personne est aux commandes depuis une décennie et son parti est – de loin – le plus grand du pays et le restera sans doute encore après les élections législatives de ce mercredi 17 mars.

Ce succès serait, d’après la presse, étroitement lié à la personnalité du Premier ministre en question. Toujours souriant et d’humeur joviale, Mark Rutte est surnommé l’« homme le plus heureux des Pays-Bas ». Il gouverne son pays avec un même enthousiasme, quelle que soit l’orientation politique de ses partenaires de coalition, de gauche comme de droite. Il n’a d’opinions tranchées sur rien, du moins en apparence. Mais si la bonne humeur et la réserve étaient la clé du succès politique, cela se saurait depuis longtemps… Tout le monde peut apprendre à sourire et à tenir sa langue. 

Les pronostics des élections aux Pays-Bas pourraient donner le sentiment que le mécontentement règne dans les chaumières qui bordent les rues désertées du royaume. Que le pays est divisé. Les riches le seraient de plus en plus, tandis que les pauvres seraient abandonnés à leur triste sort. Pire encore, on les enfoncerait sans cesse davantage. L’affaire dite des allocations serait l’ultime preuve que le système est pourri de l’intérieur.

Cette donnée complique encore l’équation. Pourquoi Rutte occupe-t-il donc ce poste depuis dix ans ? La réponse est évidente : parce que les Pays-Bas sont l’un des pays les mieux gouvernés du monde et qu’ils en sont parfaitement conscients.

Bien sûr, tout n’y tourne pas rond. Mais les quelques dysfonctionnements sont très largement contrebalancés par les points positifs. Prenez n’importe quelle comparaison internationale et le pays figurera toujours parmi les meilleurs élèves. Depuis des années, il fait partie du peloton de tête de l’Indice de développement humain des Nations Unies, du tableau de bord social européen et des classements d’attractivité économique. D’ailleurs, la haute finance de la City londonienne déménage progressivement à Amsterdam… Le pays est aussi en tête des classements de bonne gouvernance, de confiance dans les pouvoirs publics, des citoyens les plus épanouis.

L’affaire des allocations n’en reste pas moins une ombre au tableau, un sujet de honte. Car elle dépasse le stade de quelques fonctionnaires trop zélés qui se seraient écartés du droit chemin. Il s’agit d’une forme de racisme institutionnalisé, perpétré sous les yeux d’élus qui auraient dû être mieux informés. Plus de 15 000 familles en ont payé le prix fort. Tout comme de nombreux hommes et femmes politiques, qui ont pris leurs responsabilités. Ça non plus, on ne le voit pas partout. 

Le seul pays d’Europe où le revenu des bénéficiaires de l’aide sociale est bel et bien supérieur au seuil de pauvreté. 

Prenons un peu de recul. Des millions de Néerlandais reçoivent de l’argent de l’État sous la forme d’aides au logement, d’indemnités de santé, d’allocations familiales. On peut en déduire que la protection du revenu aux Pays-Bas est beaucoup plus élevée que dans beaucoup d’autres pays. C’est à peu près le seul pays d’Europe où le revenu des bénéficiaires de l’aide sociale est bel et bien supérieur au seuil de pauvreté. 

De façon générale, ces allocations vont donc bien sur les comptes de ceux qui en ont besoin. Le système n’est pas sans faille, mais pour des millions de personnes, il constitue une aide essentielle. À ce titre, si l’affaire des allocations est un scandale majeur, c’est parce que les Néerlandais sont habitués à un système efficace, et non parce que leur système est pourri.

Ajoutons que la politique de Rutte n’a pas été sans risque. Il a mené, avec obstination, une politique d’austérité, faisant passer les dépenses publiques de 47 à 42 % du PIB en 2019. Pendant ce temps, nous en étions en Belgique à 52 %. Et les tunnels néerlandais sont dans un meilleur état que les trois noirs de notre capitale… 

Les tunnels néerlandais sont dans un meilleur état que les trois noirs de notre capitale… 

En outre, ces économies ne sont pas ce qu’on pourrait qualifier de mesures populaires. Mais le résultat est là : avant la crise du coronavirus, les Pays-Bas avaient un excédent budgétaire, une dette publique deux fois moins grande que la nôtre et plus de 1,5 milliard de réserves pour les retraites. Était-ce la bonne stratégie ? Beaucoup en ont douté. Les secteurs de l’enseignement et des soins de santé ont réclamé des investissements à cor et à cri. Aujourd’hui, nous ne pouvons que constater que les Pays-Bas ont encaissé sans mal l’uppercut de la crise.

On pourra argumenter, à juste titre, que les Pays-Bas se sont fourvoyés dans une série de domaines, dont la flexibilité du marché du travail ou la privatisation des soins de santé. Il est vrai que les libéraux néerlandais n’ont jamais oublié qu’ils étaient libéraux.

Mais ainsi fonctionnent les Pays-Bas. Les changements politiques y sont souvent radicaux, menés tambour battant. Contrairement à ce qui se passe en Belgique, les Néerlandais ne craignent pas d’aller de l’avant, voire de foncer tête baissée, quitte à revenir ensuite sur leurs pas et changer de cap. Nous l’avions déjà constaté dans les années 1990, lorsque Wim Kok avait résumé les trois grandes priorités de sa première collation violette par le triptyque « werk, werk, werk ». Une politique qui avait elle aussi des allures d’obsession, mais qui a porté ses fruits. Les dérives collatérales, comme l’exclusion des mères célibataires de l’aide sociale, ont été rapidement corrigées.

Rutte est aussi capable de changer son fusil d’épaule. Il promet d’investir, d’améliorer la protection sociale, de résoudre la question de la flexibilité du marché du travail, de privatiser ce qui doit l’être. Il peut se le permettre, car son pays dispose – grâce à lui – de la marge nécessaire pour négocier un virage social. Ce n’est pas notre cas, ni celui de nombreux autres pays européens. Beaucoup d’hommes politiques s’estimeraient heureux pour bien moins que cela.

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