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Opération Sky : les coups de filet n’attrapent pas les gros poissons

(cc) Bru-n0 via Pixabay

16·03·21

Opération Sky : les coups de filet n’attrapent pas les gros poissons

Temps de lecture : 3 minutes
Geert Lenssens
Auteur⸱e
Fabrice Claes
Traducteur⸱trice Fabrice Claes

Pour Geert Lenssens, avocat, le gouvernement doit au plus vite élaborer de nouvelles lois sur les téléphones cryptés tout en suivant la trace des narcodollars.

Après avoir réussi à s’infiltrer, la semaine passée, dans le réseau de téléphones cryptés Sky ECC, la police et divers responsables politiques ont affirmé avoir asséné un coup fatal à la mafia belgo-néerlandaise de la drogue. Cependant, Walter Damen, avocat pénaliste, est venu jouer les trouble-fête en précisant que nous avons gagné une bataille, mais certainement pas la guerre. Tous les barons de la drogue ont en effet appris, la semaine passée également, que le Beaujolais nouveau était arrivé sous la forme d’un nouveau fournisseur ultrasécurisé, NO.1BC (De Standaard, 12 mars). Au même moment, le procureur fédéral annonçait, non sans cynisme, qu’avec les moyens dont la police et la justice disposent actuellement, il faudrait 685 ans pour analyser toutes les données interceptées sur le réseau des cryptophones Sky-ECC.

L’heure n’est donc ni aux réjouissances, ni au triomphalisme. Bien entendu, la police et le parquet méritent toutes nos félicitations. Ils ont effectivement réussi à totalement ébranler le quotidien des narcotrafiquants et des criminels en col blanc, voire de certains collègues en toge noire. Mais tant qu’il y aura une demande pour le produit, l’offre continuera d’exister, par l’entremise de toute une industrie hiérarchisée.

L’Hydre de Lerne

Ce n’est pas la première fois que l’on s’attaque à un certain type de criminalité en oubliant pourquoi elle a été créée. Au début de l’année 2018, un certain Vincent Ramos a été arrêté. C’était le CEO d’une entreprise canadienne, Phantom Secure. Cette entreprise, qui commercialisait des téléphones BlackBerry du même calibre que les téléphones Sky ECC, comptait 20 000 clients, dont les fameux cartels de la drogue mexicains et les Hells Angels. L’homme fournissait sciemment la criminalité organisée, car son produit avait été spécialement développé à cet effet. Il a été condamné, il purge actuellement sa peine aux États-Unis et le CEO de Sky ECC suivra la même voie. Les forces de police françaises et néerlandaises sont aussi parvenues, récemment, à craquer les cryptophones d’Encrochat, ce qui a permis de mettre hors d’état de nuire des réseaux entiers de narcotrafiquants.

Walter Damen a raison de jouer les rabat-joie, car quand on cherche un peu sur internet ou sur le darknet, on trouve sans grande difficulté différentes sortes de téléphones alternatifs. Le milieu de la drogue est comme l’Hydre de Lerne : quand on lui coupe une tête, elle repousse automatiquement.

Encadrer les téléphones cryptés

Plutôt que sabler le champagne, le gouvernement De Croo ferait bien de se pencher sur les problèmes sous-jacents. Les téléphones cryptés sont indispensables dans le milieu de la drogue. Interdire ces téléphones et cette technologie, ce serait aller trop loin, mais pourquoi ne pas encadrer l’utilisation de ces appareils en imposant des procédures, des registres et des licences ?

Par ailleurs, je ne verrais aucun inconvénient à la définition par la loi d’une nouvelle infraction qui sanctionnerait aussi bien la production que la vente (y compris par les fournisseurs intermédiaires) de ces appareils à des fins criminelles. Les sociétés qui commercialisent ces téléphones pourraient également être soumises à un devoir d’investigation et d’identification de leurs clients, sans quoi elles seraient automatiquement soupçonnées de servir des intérêts criminels. Et évidemment, il faut au moins décupler les moyens et le personnel de la Computer Crime Unit afin de pouvoir craquer les codes plus rapidement.

La trace des narcodollars

Ces criminels ont un autre talon d’Achille, qui est la raison ultime de leur énorme prise de risques : l’argent. Tout comme les criminels financiers (qui sont une plaie tout aussi grave), les barons de la drogue peuvent aujourd’hui cacher leur argent en toute sécurité dans des constructions offshore. Les centaines de millions de narcodollars abrités entre autres à Dubaï ne laissent rien à l’imagination. Des magistrats flamands ont d’ailleurs récemment tiré la sonnette d’alarme à ce sujet dans un ouvrage collectif intitulé « Financieel rechercheren », qui dénonce le manque de personnel et de moyens dans le cadre des enquêtes financières sur les butins du crime en col blanc. Il en va de même pour le milieu de la drogue : les gros poissons échappent toujours aux coups de filet.

Le seul moyen d’éviter que ce genre d’opérations réussies laissent un goût amer dans la bouche, c’est de priver les criminels de leurs moyens de communication secrets tout en traçant efficacement leurs butins. La Justice réclame plus de moyens depuis longtemps, et je ne peux plus accepter d’entendre que même les magistrats ne savent plus sur quel pied danser. L’affaire Sky ECC se termine sur une grosse déception. Ce n’est plus une question de laisser-aller, mais bien de négligence coupable. Faudra-t-il aussi attendre 685 ans pour pouvoir compter sur une justice efficace ?

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