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Ce jour où j’ai demandé qu’on me parle en néerlandais à Gand
13·06·26

Ce jour où j’ai demandé qu’on me parle en néerlandais à Gand

Temps de lecture : 5 minutes Crédit photo :

(c) Sylwia Bartyzel

Tom Heremans
Auteur⸱e

À Barcelone, il vous faudra chercher un bon moment pour trouver une terrasse où un serveur vous adressera la parole en espagnol ou en catalan. Amsterdam, elle aussi, s’est complètement anglicisée. Tom Heremans a appris à vivre avec ce phénomène. Jusqu’au jour où on lui a parlé en anglais à Gand, dans sa propre ville.

«Kunt u dat ook in het Nederlands zeggen?» Vous pouvez me dire ça en néerlandais? Voilà ce que je me suis récemment entendu demander à une vendeuse dans un magasin de vêtements, dans ma propre ville, à Gand. Quand j’y repense, j’ai encore un peu honte. Et en même temps, pas tout à fait. Car n’est pas vraiment mon genre, de lâcher ce style de remarque. Mais apparemment, si, un peu quand même.

Dans les grandes villes d’Europe – catégorie à laquelle, soyons bien au clair, je ne rattache pas la ville de Gand –, j’ai fini par m’habituer à faire preuve de souplesse. À Bruxelles, depuis quelques décennies déjà : je n’ai jamais été ce Flamand sans peur et sans reproche, à cheval sur ses principes, qui refuse obstinément de parler français dans la capitale. Aujourd’hui, on vous y aborde d’ailleurs presque aussi souvent en anglais qu’en français. Et cela me va très bien.

Lors de mon premier séjour à Barcelone, en revanche, j’ai eu du mal à m’y faire. J’étais habitué à Valence, où personne ou presque ne parle autre chose que l’espagnol ou le valencien. Les Espagnols sont sans doute les plus têtus des peuples méditerranéens, jusqu’au moment où ils constatent que vous faites l’effort de parler leur langue. Alors, ils vous accordent tout. Souvent pas avant mañana, certes, mais ils vous l’accordent quand même.

Cette époque est révolue, du moins à Barcelone. Si vous commandez « dos cervezas, por favor », vous obtiendrez invariablement un « two beers, coming up ». Quels que soient les efforts que vous déploierez pour mobiliser tous les rudiments d’espagnol dont vous disposez, rien n’y fait : Barcelonais et Barcelonaises passeront invariablement à l’anglais au moment où ils vous identifieront comme touriste. Vous en êtes un, bien sûr. Mais vous n’avez pas envie d’être perçu comme touriste. Voilà pourquoi vous demandez « una cerveza », pas « a beer ».

Même à Paris, j’ai eu le cas à plusieurs reprises. Et à chaque fois, je l’ai vécu comme une véritable offense. Mon français est peut-être un peu rouillé, mais donnez-moi une demi-heure et je vous promets que je retrouverai mes marques dans la langue de Molière. Or cette occasion m’est rarement offerte. Même les Français les plus chauvins s’adressent aux touristes dans un anglais approximatif. À ce rythme-là, il ne restera bientôt plus que Londres comme destination de city-trip.

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Une révélation

J’avais évidemment tout compris de travers. Je ne m’en suis rendu compte que dernièrement à Amsterdam, où je n’étais plus retourné depuis un bon moment. Installé à une terrasse, j’ai été abordé par le serveur en anglais. « Zeg het maar in het Nederlands, lui ai-je rétorqué. Dat is wel zo makkelijk. » Dites-le en néerlandais, ce sera plus simple. Puis j’ai passé ma commande dans ma langue maternelle. Le gars m’a regardé sans comprendre avant de répéter sa question: « What would you like to drink? »

Cela m’a mis franchement énervé. Je savais que les Néerlandais ont plus de mal – ou font moins d’efforts –, pour comprendre les Flamands que l’inverse, mais je m’étais appliqué à parler clairement. J’étais même allé jusqu’à commander un « Spa rood » et un « suderans » à la néerlandaise plutôt qu’une « spuitwater » et un « sinaassap », comme je le ferais tout naturellement en Belgique. Je me suis senti blessé.

Lui aussi, manifestement. Pour lui, mon refus de parler anglais était un signe d’hostilité, de rejet, peut-être même de xénophobie. S’il s’adressait à moi en anglais, ce n’était pas parce qu’il refusait de comprendre ma variante du néerlandais. C’était tout simplement parce qu’il ne parlait pas néerlandais. Quelle révélation !

À Amsterdam, et probablement aussi à Barcelone, Paris ou Bruxelles, au moins un tiers du personnel qui travaille dans les hôtels, les bars et les restaurants ne parle pas la langue du pays. Ces personnes viennent elles-mêmes de l’étranger. Il n’y a tout simplement plus assez de main-d’œuvre locale pour faire tourner le secteur. C’était déjà le cas depuis plusieurs années, mais le phénomène est devenu encore plus visible depuis la pandémie.

Est-ce grave ? Non, évidemment. On n’arrête pas la mondialisation, mon bon monsieur. Pourquoi se sentirait-on moins bien traité parce qu’on vous sert une Heineken en anglais à Amsterdam ? De la pisse de chat reste de la pisse de chat, quelle que soit la langue dans laquelle on la commande ! Et si vous tenez absolument à parler espagnol, allez donc à Saragosse ou Valladolid plutôt que dabs un parc d’attractions comme Barcelone.

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Fitting room

Depuis que j’ai compris cela, je n’ai plus aucun problème avec l’anglais comme lingua franca. On peut certes regretter que toutes ces villes que l’on visite perdent une partie de leur singularité, mais rien n’y fait, nous y sommes des touristes. Comme des millions d’autres.

Je pensais donc avoir accepté cette réalité. Jusqu’au jour où elle m’a rattrapé dans ma propre ville. Sur les terrasses de cafés comme Het Kanon, en plein centre historique de Gand, je peux encore le comprendre : on y croise désormais plus de touristes espagnols que de Gantois. Mais dans un magasin de vêtements ?

Pour ma défense, si j’avais moi-même abordé la vendeuse afin de lui demander, mettons, si ce jean existait aussi en taille 42 (oui, je suis encore en forme pour mon âge), je lui aurais certainement pardonné de me répondre qu’elle ne parlait pas néerlandais. Je serais aussitôt passé à l’anglais. Enfin, je crois. Mais cette fois, c’est elle qui s’est adressée à moi. Et pour me recadrer, de surcroît ! Alors que j’essayais une veste, elle m’a sèchement signalé : « Sir, no fitting in shop, only in fitting rooms. »

Là, je n’ai pas supporté. Comment ça, je n’avais pas le droit d’essayer une veste en magasin ? Comment ça, je devais rejoindre la file d’attente devant les cabines ? Non, mais vous avez vu le monde ? Je ne vais pas me mettre en calebar ! En vrai, je ne sais pas si j’étais davantage contrarié par la remontrance elle-même ou par le fait qu’elle me soit adressée en anglais dans la ville où je suis né et où j’ai grandi. Toujours est-il que je me suis entendu répondre : « Kunt u dat ook in het Nederlands zeggen? »

Les mots étaient sortis avant même que j’y réfléchisse. Je les ai aussitôt regrettés. Cette brave jeune femme était peut-être ukrainienne. Peut-être avait-elle fui la guerre. Peut-être son frère, ou son compagnon, était-il déjà tombé au front. Peut-être essayait-elle simplement de reconstruire sa vie ici malgré toutes les épreuves traversées.

Et moi, avec mes privilèges de nanti, j’étais en train de lui faire la leçon parce qu’elle ne parlait pas néerlandais. Avec, qui plus est, un bras déjà engagé dans la manche d’une veste qui ne m’appartenait pas.

Pendant que je ruminais tout cela, elle était déjà allée chercher la responsable du magasin pour se plaindre de moi. Il ne faut pas sous-estimer les Ukrainiens. Demandez donc à Poutine. La gérante m’a passé un savon mémorable, dans un néerlandais irréprochable. Je n’en garde que quelques bribes.

« Nous sommes en 2026 », a-t-elle notamment lancé. Et aussi : « Tout le monde parle anglais aujourd’hui, non ? Pas vous ? » Je me suis senti tellement petit que j’aurais probablement pu entrer dans un jean taille 28.

It’s only fitting, auraient analysé les Britanniques. En somme, je l’avais bien cherché. Mais je n’ai pas acheté la veste.

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