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Pour ses 50 ans, le parlement flamand fait la part belle au flamingantisme

Crédit: Ben Kerckx via Pixabay

15 janvier 2021

Pour ses 50 ans, le parlement flamand fait la part belle au flamingantisme

Temps de lecture: 4 minutes

Est-il convenable de mettre à l’honneur deux sympathisants nazis, collaborateurs avec l’occupant allemand, dont un (Borms) pendant les deux guerres mondiales de surcroît ? Visiblement, les décideurs flamands n’y voient pas d’inconvénient. Ces deux personnages figurent, en effet, dans la galerie d’honneur des quatorze rares personnalités qui « ont contribué à l’émancipation de la langue et du peuple » flamands publiée dans le supplément spécial du mensuel Newsweek consacré aux 50 ans du parlement flamand, un fascicule promotionnel auquel ce même parlement a consacré la somme de 90 000 euros (De Standaard, 6 janvier).

Pourtant, si Borms et De Clercq étaient parvenus à leurs fins, il n’aurait jamais été question d’un parlement flamand, ni même d’une démocratie en général. Le parlement flamand est-il devenu masochiste ? On dirait bien. Autre exemple : le fascicule retranscrit, sans contradiction, les propos d’un parlementaire néophyte d’un parti de la majorité : « En tant que député flamand, je me retrouve dorénavant du côté de ceux qui exercent le pouvoir. » Ce n’est pourtant pas ce qu’implique la séparation des pouvoirs : un député représente le peuple et fait partie du pouvoir législatif, et non du pouvoir exécutif. La vision de ce député illustre bien l’avènement de la particratie au parlement flamand. Les parlementaires servent moins les électeurs que leur propre parti.

Ce fascicule entend donner de l’éclat au cinquantième anniversaire du parlement flamand. Il arrive largement en avance, étant donné que l’ancêtre du parlement flamand, le Conseil culturel de la Communauté néerlandaise, s’est réuni pour la première fois le 7 décembre 1971. Les réformes de l’État successives ont accordé un nombre croissant de compétences aux entités fédérées et ont abouti, en 1995, à la création d’un parlement directement élu par les citoyens. Ce passé suscite beaucoup d’intérêt. En effet, Martine Goossens, la secrétaire générale du parlement flamand, a rédigé une histoire institutionnelle de la Flandre très détaillée, quoique relativement ennuyeuse. Elle y retrace en long et en large l’histoire classique du mouvement flamand et du nationalisme flamand de 1788 à 1971.

Pour ses ténors, le parlement flamand n’a pas pour vocation de servir le citoyen. C’est une arme de la lutte nationaliste contre la Belgique

Le parlement flamand, fruit de la lutte du mouvement flamand ?

Le supplément de Newsweek n’en est pas à une contradiction près. Il suggère que le parlement s’inscrit dans le prolongement direct de deux siècles de flamingantisme et de nationalisme flamand. À grands renforts de concepts creux et à la mode, il formule unilatéralement l’objectif du mouvement : « le développement et l’essor de l’indépendance, de l’identité et de la langue flamandes ». Vraiment ? Force est de constater que paradoxalement, le nationalisme flamand n’a joué absolument aucun rôle institutionnel dans cette histoire. Avant la Deuxième Guerre mondiale, il a opté pour la voie autoritaire (comme Borms et De Clercq, rétablis au rang de figures de proue du mouvement) pour ensuite s’opposer systématiquement à toute réforme de l’État visant à accorder davantage d’autonomie et de compétences à la Flandre.

La question que les citoyens et électeurs flamands sont en droit de se poser est la suivante : que font la Flandre et son parlement de cette autonomie et de ces compétences ? À quelques énumérations près, le fascicule reste très discret à ce sujet. Par exemple, on y retrouve le décret Bibliothèques de 1978 : « Chaque commune doit disposer d’une bibliothèque. Par conséquent, aujourd’hui, tous les Flamands ont accès, à proximité de chez eux, à la lecture et à l’information. Depuis 2016, cette obligation n’est plus d’application. » Et donc, l’affaire est close ? Le parlement flamand semble en tout cas ne plus s’intéresser à cette question. Les statistiques les plus récentes sur la fréquentation des bibliothèques datent de 2015, avec, selon Newsweek, 20 millions de visites (l’arrondi est trompeur, car il s’agit en réalité de 19 363 510 visites).

Mais l’avenir est assuré, peut-on lire dans le fascicule. Newsweek a interrogé sept députés fraîchement élus, des « jeunes lions », des « révélations ». Pardon, mais ce dernier point reste encore à démontrer ; plusieurs interviewés estiment d’ailleurs eux-mêmes qu’ils doivent encore faire leurs preuves. La seule révélation, c’est que chaque jeune parlementaire interrogé vient, comme par hasard, d’un groupe politique différent et qu’ils ont reçu, comme par hasard toujours, les cinq mêmes questions à préparer. Autant dire que ce supplément spécial n’a pas dû leur demander beaucoup d’efforts.

Il n’est pas anormal que la présidente du parlement, Liesbeth Homans (N-VA), ait aussi eu l’occasion de s’exprimer dans ce supplément. À cet égard, Newsweek exprime toute sa gratitude pour la contribution de la présidente en faisant d’emblée savoir au lecteur qu’elle « rayonne » (tant mieux…) et en répétant ses propos : le parlement flamand fonctionne beaucoup mieux que le parlement fédéral, le parlement wallon ou celui de la Communauté française.

C’est d’ailleurs le sujet central de l’interview, comme si le parlement flamand, plutôt que d’améliorer la vie des Flamands (l’interview n’aborde jamais les questions de contenu), était avant tout une arme nationaliste vouée à remporter une compétition contre le reste du pays. Ce fascicule attribue au parlement une dynamique historique négative, comme s’il s’agissait d’une institution antibelge. Il pratique ce que Paul van Ostaijen, poète flamand du début du 20e siècle appelait le « bombement de torse ». Dans sa propre « analyse », Newsweek va dans le même sens : le parlement flamand est né « à l’ombre du fédéral ». Pourtant, il serait temps que cette institution frustrée, qui fêtera bientôt ses cinquante ans, devienne adulte et cesse de se lamenter d’une soi-disant concurrence. Le parlement flamand serait bien inspiré de faire mieux que ce qu’il est en train de faire.

Du reste, Mme Homans n’a pas dû être très attentive lorsque le président de son parti, Bart De Wever, a décidé dernièrement qu’il était inconcevable de gouverner avec le Vlaams Belang, du moins tant qu’il dirigerait le parti. À l’inverse de son président, Liesbeth Homans estime qu’il doit être possible de discuter avec certains d’entre eux. Il y a des députés Vlaams Belang avec qui elle pense qu’il est tout à fait possible de travailler.

De Wever ne s’alliera jamais avec le Vlaams Belang… Vraiment ?

Quant à ce fascicule, ne contiendrait-il donc aucune trace de réflexion posée et rationnelle ? Peut-être dans les dernières pages ? La table des matières annonce une section « Train je politieke brein » (littéralement : exercez votre cerveau politique). Il s’agit, en fait, d’une sorte de mots-croisés avec un mot caché à découvrir. Pour résoudre cette grille de mots-croisés, il faut connaître les grands noms du parlement… ah non, du gouvernement flamand. Spoiler alert : la solution, c’est « kom naar het Vlaams Parlement » (venez au parlement flamand). S’agit-il d’un appel aux députés trop souvent absents ? En tout cas, une chose est certaine : ce fascicule ne s’adresse pas au citoyen flamand. On ne lui prête pas la moindre attention. Et à part ce petit jeu, il n’y trouvera rien pour s’occuper sereinement.

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