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Elections communales en Flandre : un nouveau décret qui affaiblit le pouvoir des citoyens
27·10·21

Elections communales en Flandre : un nouveau décret qui affaiblit le pouvoir des citoyens

Les négociations actuelles sur la confection d’une liste commune à Gand ne sont que la conséquence logique d’un nouveau décret flamand, affirme le politologue Marc Hooghe. Le citoyen perd son pouvoir.

Temps de lecture : 3 minutes Crédit photo :

Mustafa Kücük – v. Gruenewaldt via Pixabay

Marc Hooghe
Auteur
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

Les responsables politiques discutent toujours ensemble, et en soi, il n’y a rien de plus normal. En effet, avant de collaborer avec quelqu’un pendant des années, il est logique de vouloir faire sa connaissance. Mais, comme le politologue Luc Huyse l’avait déjà fait remarquer en son temps, la fièvre électorale se manifeste de plus en plus tôt. Nous nous situons à trois ans des prochaines élections communales. Notre cher personnel politique a donc encore trois années entières de travail à fournir pour bien gérer nos villes et nos communes, dans l’intérêt du citoyen.

Cet intérêt du citoyen, la ville de Gand semble l’avoir relégué au second plan. Il s’agit pourtant de la deuxième plus grande ville de la Région flamande et en trois ans, beaucoup d’eau devra encore couler sous les ponts. Les ténors de l’Open VLD, de Vooruit et du CD&V ne nient pas que les discussions vont bon train pour former une liste commune lors des élections locales de 2024. Comme souvent dans les villages, les coalitions se font et se défont en fonction de la personnalité des élus, ce qui est tout à fait normal lorsqu’il s’agit de travailler en équipe de manière intensive. L’échevin Groen Filip Watteeuw est très actif sur le terrain, ce qui lui rapporte autant d’amis que d’ennemis, qui aimeraient se débarrasser de lui et de son parti. Il faut savoir que pour de jeunes présidents de partis, une ville étudiante aussi branchée que Gand constitue un terrain de chasse idéal pour faire durer sa carrière, quitte à négliger les intérêts locaux.

Pas seulement à Gand

Ce n’est pas qu’une question d’anecdotes personnelles ou de plans de carrière. Le gouvernement flamand a modifié en profondeur les règles du jeu, et par conséquent, ce sont les politiques qui ont toutes les cartes en mains. Le décret du ministre chamboule toutes les règles de désignation du bourgmestre. La modification se base sur l’idée que l’élection « directe » du bourgmestre représente le summum de la démocratie. Mais y avait-il réellement un problème à résoudre en la matière ? Dans plus de 90 pourcents des communes, l’homme ou la femme politique qui jouit de la plus grande popularité devient automatiquement bourgmestre. Le nouveau décret s’attaque donc aux dix autres pourcents.

Ce qui est grave, c’est que le Parlement flamand aurait parfaitement pu prévoir les conséquences concrètes de ce décret

À première vue, cette réforme a tout d’un pas dans la bonne direction : la personnalité politique la plus populaire du plus grand parti de la majorité sera, dans trois ans, presque automatiquement bourgmestre. Qui peut s’opposer à une telle règle ? Tout semble très démocratique – du moins si l’on part du principe que les politiques sont des naïfs qui ne se soucient guère de l’avenir de leur carrière. Ce qui est grave, c’est que le Parlement flamand aurait parfaitement pu prévoir les conséquences concrètes de ce décret, vu qu’en Wallonie, cette règle est déjà entrée en vigueur et la réaction du monde politique fut la même. S’il faut être le leader du plus grand parti pour devenir bourgmestre, il faut surtout s’assurer de devenir le plus grand parti. De ce fait, dans la grande majorité des communes wallonnes, le plus grand parti est une « liste locale », constituée de plusieurs partis et dirigée par celui ou celle qui deviendra bourgmestre. En d’autres termes, le but est de s’assurer de devenir suffisamment tôt « le plus grand ».

Et la bonne gouvernance dans tout ça ?

Nous avons toujours tendance à croire que le soir des élections, les politiques regardent comment le citoyen a mélangé les cartes, puis se mettent au travail en fonction du choix des citoyens. Il en résulte que le citoyen ne sait pas qui deviendra bourgmestre. En effet, peut-être que tous les partis de l’opposition s’allieront pour que soit remplacé le bourgmestre qui gère sa commune de manière dictatoriale depuis des décennies.

Le citoyen n’a même plus à mélanger les cartes : les politiques ont déjà tous les atouts en main.

En fait, comme nous l’apprend l’expérience wallonne, la réforme revient simplement à avancer de quelques années les négociations en coulisse. Au lieu de discuter dans le plus grand secret après les élections, les cartels se présentent déjà formés à l’électeur afin de s’assurer l’écharpe maïorale. Comment, dès lors, considérer cette réforme comme un renforcement de la démocratie locale ? Le citoyen n’a même plus à mélanger les cartes : les politiques ont déjà tous les atouts en main.

Plus la plupart des (petites) communes, la réforme ne changera pas grand-chose. Tout comme par le passé, les politiques les plus populaires ont de très grandes chances de devenir bourgmestres. Mais pour les grandes villes, le nouveau décret affaiblira la démocratie locale en ouvrant grand la porte aux petits jeux politiques. Il suffira de jouer l’atout de la personnalité qui passe le mieux à l’écran et de bien l’habiller pour revendiquer le poste de bourgmestre. Jusqu’à présent, toutes les études ont démontré que les Flamands accordaient une grande confiance aux responsables politiques locaux. Le nouveau décret du ministre Bart Somers aura pour effet de dégrader cette confiance.

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