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17 décembre 2015

Trump: un régal pour les médias, un désastre pour la société

« Les citoyens, eux, ne me critiquent pas », affirme Donald Trump, candidat à la présidence américaine. Et les médias, eux, lui offrent une tribune inconditionnelle. Pour Tine Destrooper, du Centre pour les droits de l’homme de l’Université de New York, ce second constat est presque aussi préoccupant que le premier. Un article d’opinion sur le bon sens en politique et dans les médias.

« Ceux qui ne me critiquent pas, ce sont les citoyens, eux sont à 100 % d’accord avec moi. » Cette déclaration pleine d’assurance de Donald Trump après sa proposition controversée et — soyons clairs — totalement ridicule de bannir les musulmans des États-Unis, montre à quel point le candidat potentiel à la présidence est convaincu d’être la voix du peuple. Mais est-ce réellement le cas ?

Donald Trump a effectivement les faveurs des sondages, mais on sait que la grande majorité modérée des électeurs participe moins souvent à ce type de consultations qu’une petite minorité plus radicale. Par ailleurs, le fait de marquer sa préférence pour un candidat éventuel à la présidence ne veut évidemment pas dire que l’on souhaite voir chacune de ses propositions farfelues se matérialiser.

Mais bien souvent, les médias ne font pas ce distinguo. L’assimilation du soutien au personnage Trump au soutien de ses propositions absurdes n’est pas rare. Il suffit cependant de parler aux partisans de Donald Trump pour comprendre que ceux-ci sont davantage attirés par sa rhétorique antipolitique et son éloignement du système au pouvoir que par le fond de son discours.

Le 10 décembre dernier, plusieurs quotidiens flamands ont pourtant titré : « Deux tiers des Républicains soutiennent la mise au ban des musulmans proposée par Trump » (De Standaard, 10 décembre 2015 ; De Morgen, 10 décembre 2015), comme s’il agissait d’une proposition réellement susceptible d’être mise en place et en attente d’être votée. Ni les journaux, ni le sondage Bloomberg original n’ont en revanche signalé qu’en plus d’être immorale, la proposition était totalement irréalisable.

Les propositions moralement condamnables d’un populiste extrémiste sont ainsi présentées comme des questions dont nous pourrions ou devrions réellement débattre. Une foule d’autres titres eurent été possibles.

Le journal aurait pu s’attarder davantage sur le rejet quasi total des propos de Trump par le camp républicain, qui n’hésita pas à les qualifier de ridicules, incohérents et totalement dénués de bon sens.

Il aurait également pu relayer les premières déclarations de la Maison Blanche et du Congrès sur la campagne, qui laissaient entendre une incompatibilité de Donald  Trump pour la fonction présidentielle. Ou commenter le grand nombre de réactions internationales, y compris venues de France, condamnant toute association à ces amalgames par la devise : « pas en mon nom ». sur les initiatives citoyennes massives et les campagnes Twitter auxquelles des milliers de personnes se sont ralliées en un rien de temps sous les bannières #YouAintNoAmericanBro, #WHISIS, #WeAreBetterThanThis.

Mais ces pans-là de l’affaire sont restées au second plan, et tous les projecteurs se sont une nouvelle fois braqués sur le trublion. Même sa brise de bec avec un aigle a retenu davantage l’attention des médias flamands que ceux qui cherchent de façon nuancée des solutions aux vrais problèmes.

Cette information sensationnaliste et dénuée de critique fait le lit de la polarisation. Les électeurs modérés ou indécis entendent sans cesse ce même battage, jusqu’à ce qu’il devienne la norme.

En Europe aussi, les personnalités politiques semblent de plus en plus souvent jouer explicitement la carte « nous » contre « eux », sans que l’on ne sache au juste quel en est l’objectif à long terme. C’est Marine Le Pen qui déclare qu’elle va « pourrir la vie du gouvernement, chaque jour de la semaine et chaque minute de chaque jour », c’est Geert Wilders qui cherche via twitter des députés PVV ayant un « dégoût pour l’islam », c’est Bart De Wever qui décrète sans une once de doute que la majeure partie des réfugiés dans notre pays est analphabète. Les frontières morales autant que le respect des faits semblent bien loin.

Les médias relayent néanmoins souvent ces contre-vérités sans trop de contextualisation ni de réflexion, et accordent, sous couvert de se montrer raisonnables et objectifs, autant de temps de parole — quand ce n’est plus — aux poseurs qu’à ceux qui cherchent des solutions réalistes et durables. À une époque où l’information est disponible librement, la conception simpliste qui consiste à donner une tribune presque sans limite à des francs-tireurs inconsidérés au nom de l’information « objective » ou « raisonnable » n’a plus sa place.

Il est grand temps que les médias balaient devant leur porte et réfléchissent au rôle qu’ils peuvent jouer — et ont déjà joué — dans la radicalisation du système politique, qui de part et d’autre de l’océan Atlantique menace de désagréger durablement et profondément les sociétés.

Tine Destrooper (Dr.) est directrice exécutive du Centre pour les droits de l’homme de l’Université de New York, aux États-Unis. Cet article, signé en son nom personnel, est paru dans le MO*

Traduit du néerlandais par Thomas Lecloux

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