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16 décembre 2015

« La police a un problème de profilage ethnique »

Temps de lecture: 3 minutes

La police nie viser les hommes de couleur. Mais à la suite de l’incident avec Zouzou Ben Chikha survenu dimanche, après une longue série d’autres interventions sur une courte période, elle ne peut plus que prendre conscience de l’existence d’un problème et intervenir, disent certains experts.

Les criminologues prônent une approche différente des incidents impliquant des musulmans

Le comité P cherche à savoir si Zouzou Ben Chikha, l’acteur de Bevergem, a été traité correctement lors d’une fouille effectuée à Gand, dimanche à midi. Ben Chikha a été maintenu debout, dans un véhicule anonyme, par une patrouille qui trouvait que l’acteur avait un comportement suspect. Selon la police gantoise, il aurait « regardé dans des véhicules » et, avec son imperméable, sa capuche et son sac à dos, il avait l’air suspect. D’après Ben Chikha, l’intervention se serait déroulée de manière violente et irrespectueuse.

C’est l’un des nombreux incidents, en peu de temps, impliquant la police et de (jeunes) hommes de couleur. Au début du mois, le spécialiste du djihadisme Montasser AlDe’emeh a été arrêté à Bruxelles parce qu’il filmait des postes de sécurité. A Courtrai, quelques adolescents ont été maintenus au sol sans ménagements parce que la police pensait qu’ils s’apprêtaient à voler un vélo. Un étudiant anversois a été arrêté et rudoyé parce que, à l’occasion d’un événement sur les réseaux sociaux, il avait mis sur Twitter une plaisanterie bien plus transparente que grossière. Ce ne sont là que quelques exemples.

Opérations plus ciblées

Selon la police, il n’est pourtant pas question de profilage ethnique délibéré, dit le porte-parole de la police fédérale, Peter De Waele, qui répète ainsi la déclaration souvent entendue au cours des dernières semaines. « Personne chez nous ne donne ni ne reçoit l’ordre d’exercer un contrôle plus approfondi sur un groupe cible déterminé », insiste-t-il. « Il est logique que, quand vous cherchez des suspects, les gens qui leur ressemblent risquent, plus que d’autres, d’être contrôlés. Mais alors le critère est et reste : le comportement de la personne en question est-il suspect ? »

Le criminologue et professeur à l’Université de Gand, Brice De Ruyver, est convaincu de ce que la police ne se rend pas coupable de profilage ethnique. « Mais les sujets des incidents en donnent l’impression. Et la police est donc confrontée à un problème. »

Selon De Ruyver, il est clair que la police doit gérer le dilemme suivant : intervenir et ainsi admettre implicitement que des erreurs ont été commises ou rester impassible avec le risque que d’autres incidents se produisent. « La police ne peut laisser passer cela. Si on laisse les choses suivre leur cours, on risque de faire le lit de la radicalisation », dit le professeur.

Ses conseils : donner des instructions meilleures et plus claires aux agents de la rue et veiller à ce que les chefs de corps aillent aussi dans la rue pour se rendre mieux compte de la problématique. « Actuellement, les agents sont envoyés dans la rue avec un minimum d’informations. Ils sont censés avoir l’œil sur tout ce qui paraît suspect. Mais comment concrétiser cela en actes ? Tous ceux qui ont certaines caractéristiques ne sont pas nécessairement suspects.  Les agents auraient donc besoin d’un soutien. Tout d’abord celui de leurs supérieurs, qui portent une lourde responsabilité. »

Contrairement à De Ruyver, le professeur de criminologie Sofie De Kimpe (VUB) croit qu’il est bel et bien question de profilage ethnique et elle se réfère à une enquête internationale. « Il en ressort que c’est toujours un groupe minoritaire qui est visé. Pourquoi serions-nous l’exception à la règle ? Nous ne pouvons évidemment pas mettre tous les agents dans le même panier. »

En ce qui concerne les mesures, elle se tourne aussi vers l’étranger. « En Ecosse, ils constatent que c’est la classe sociale la plus basse qui est systématiquement visée. Ils ont pu observer cela grâce à l’enregistrement de tous les contrôles d’identité. Si on retient qui a été contrôlé, et quand et pourquoi, on peut découvrir certains modèles. Mais cela présente aussi des avantages pour la police : de telles informations permettent d’agir de manière mieux ciblée. »

Et qu’en pense la police ? « Il serait stupide de ne pas examiner toutes les possibilités d’amélioration », déclare De Waele. « Jusqu’à présent, aucune instance objective n’a encore prouvé qu’il y a eu des dysfonctionnements. Je voudrais solliciter la compréhension du public. Nous sommes à la recherche de personnes qui ne craignent pas la mort et qui ont l’intention de tuer un grand nombre d’innocents. Ce n’est pas du tout évident. »

Ann Van den Broek pour De Morgen

Traduit du néerlandais par Micheline Goche

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