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Plus la Flandre est folle de vélo, plus les résultats sont décevants
05·04·22

Plus la Flandre est folle de vélo, plus les résultats sont décevants

Hans Vandeweghe est journaliste sportif pour le quotidien De Morgen.

Temps de lecture : 4 minutes
Maxime Kinique
Traducteur Maxime Kinique

Le nom du lauréat de l’édition 2022 du Tour des Flandres est désormais connu : il s’agit de Mathieu van der Poel, qui a remporté le Ronde pour la deuxième fois en trois ans et est monté sur le podium de l’épreuve pour la troisième fois en autant d’années. Une performance exceptionnelle, que seuls Johan Museeuw et Eddy Merckx avaient accomplie auparavant.

Nous savons également comment Mathieu van der Poel a construit son succès. Un petit groupe de coureurs s’étaient échappés du peloton, jusqu’à ce qu’un trio formé de Tadej Pogacar, de Valentin Madouas et de Van der Poel lui-même les rattrape. Pogacar est ensuite passé à l’offensive dans la dernière ascension du Vieux Quaremont, et son attaque a été à ce point violente que seul Van der Poel a pu rester dans son sillage. Pogacar a remis le couvert dans la dernière montée du Paterberg, sans toutefois parvenir à décramponner Van der Poel.

Les deux comparses ont ensuite cheminé jusqu’à la charmante bourgade d’Audenarde, baignée par l’Escaut. Van der Poel connaît bien cette route désormais et sait qu’à ce moment-là de la course, il s’agit surtout de récupérer en prévision du sprint final. En 2021, le Néerlandais n’avait pas ménagé ses efforts alors qu’il fonçait vers Audenarde avec Kasper Asgreen, et il l’avait payé cher lors de l’explication finale. Pas question pour lui de commettre la même erreur cette année, et c’est ainsi que les poursuivants ont pu tout à coup résorber leur retard à coups de dizaines de secondes.

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Van der Poel n’était peut-être pas le plus fort dimanche dernier sur les routes flamandes – il a déclaré lui-même que c’était Pogacar le plus costaud -, mais c’est lui qui s’est montré le plus habile dans la partie de poker qu’il a engagée avec Tadej Pogacar lorsque les deux champions se sont presque retrouvés à faire du surplace. Le Slovène n’est pas habitué à ce genre de manœuvre : lorsqu’il gagne, c’est généralement sur des parcours avec beaucoup de relief et après avoir lâché tous ses concurrents, dans la montée finale ou parfois même loin de l’arrivée.

Dimanche, Pogacar s’est retrouvé dans la roue de Van der Poel, un vainqueur né qui sait comment s’y prendre pour gagner des courses du calibre du Tour des Flandres. Puis soudain, le sprint à deux s’est transformé en sprint à quatre : Madouas et Dylan van Baarle sont revenus du diable vauvert, ce qui a eu le don de désarçonner Pogacar. À moins de 250 mètres de la ligne d’arrivée, Van der Poel a compris le danger et a utilisé sa dernière cartouche, cette fameuse accélération – le Néerlandais est capable de développer une puissance incroyable lors d’efforts très brefs – qui lui avait permis de devancer Wout van Aert à Audenarde en 2020 et de décrocher de sa roue Julian Alaphilippe à Sienne (ndt : lieu d’arrivée des Strade Bianche) en 2021.

« Le constat est implacable : cela fait maintenant dix ans qu’un Flamand n’a plus gagné le Tour des Flandres. »

N’y a-t-il rien qui vous frappe dans les paragraphes ci-dessus ? N’avez-vous pas remarqué qu’aucun coureur belge (ndt : à l’exception de Van Aert) n’y est mentionné ? Car une fois de plus, les Belges en général, et les Flamands en particulier, n’ont pas eu voix au chapitre dans « leur » grand-messe du vélo.

Wout van Aert était absent, nous rétorquerez-vous ? La belle affaire ! Le seul fait d’armes de Van Aert sur les routes du Ronde remonte à 2020, lorsqu’il a terminé deuxième. C’est vrai, il ne lui avait manqué que quelques centimètres pour lever les bras au ciel, mais deuxième, ce n’est pas premier. Point. Des coureurs comme Tiesj Benoot et Dylan Teuns ont certes joué un rôle en vue dans le final, mais le constat est implacable : cela fait maintenant dix ans qu’un Flamand n’a plus gagné le Tour des Flandres.

Face à cette réalité, comment comprendre l’hystérie que suscite le vélo en Flandre ? On nage – ou plutôt on pédale – en pleine absurdité, tant cette folie ne repose à vrai dire sur rien. Pire : ces courses cyclistes transformées en grandes fêtes populaires le long des routes ont quelque chose de gênant, qui est du ressort, serait-on tenté d’écrire, d’une appropriation culturelle injustifiée.

Il n’y a rien de mal à ce que des sports populaires se transforment en obsessions nationales, mais encore faut-il que cette évolution s’accompagne d’une suprématie sportive. En Flandre, c’est tout l’inverse : plus notre région se mue en Absurdistan sur deux roues et plus les résultats sont décevants.

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Cela fait maintenant cinq ans qu’un Belge ne s’est plus imposé au Tour des Flandres. Le dernier vainqueur belge de l’épreuve est un certain Philippe Gilbert. Il faut encore remonter cinq ans plus loin dans le temps pour trouver trace du dernier lauréat flamand, Tom Boonen, qui avait triomphé en 2012, la première année où l’arrivée a été jugée à Audenarde.

Philippe Gilbert est de loin le meilleur coureur belge de ces dernières années. Il est le dernier de nos compatriotes à avoir remporté Liège-Bastogne-Liège : c’était en 2011, la meilleure saison de sa carrière, durant laquelle il a également ajouté le Tour de Lombardie à son palmarès, un exploit que plus aucun cycliste belge n’a accompli depuis lors (ndt : Philippe Gilbert a bel et bien inscrit son nom au palmarès du Tour de Lombardie, à deux reprises encore bien, mais c’était en 2009 et 2010).

« La Flandre est l’un des plus gros fournisseurs au monde de coureurs professionnels, mais elle n’a remporté ces dix dernières années que trois des cinquante « monuments » »

Quant au dernier vainqueur belge de Paris-Roubaix (2019), savez-vous qui c’est ? Philippe Gilbert, pardi ! Il y a trente ans qu’un Flamand n’a plus levé les bras au ciel à l’arrivée de Liège-Bastogne-Liège et pour trouver trace d’un vainqueur flamand au Tour de Lombardie, il faut remonter en 1980, avec la victoire de Fons De Wolf.

Le dernier vainqueur flamand à Paris-Roubaix est Greg Van Avermaet en 2017. Il n’y a qu’à Milan-San Remo que le bilan flamand est meilleur puisque Wout van Aert s’y est imposé en 2020 et que Jasper Stuyven l’a imité en 2021. La Flandre est l’un des plus gros fournisseurs au monde de coureurs professionnels, mais elle n’a remporté ces dix dernières années que trois des cinquante « monuments » qui ont été courus (ndt : par « monuments », il faut entendre les cinq courses d’un jour les plus prestigieuses du calendrier, à savoir Milan – San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie). De toutes les grandes régions de cyclisme, la Flandre est de loin celle qui obtient les moins bons résultats.

Et ce n’est pas mieux dans les trois grands tours, puisque les derniers succès flamands remontent aux années 1970 (Lucien Van Impe au Tour de France en 1976, Freddy Maertens à la Vuelta en 1977 et Johan De Muynck au Giro en 1978). Aucune folie ne peut décidément rivaliser avec le masochisme qui s’empare de la Flandre dès qu’un peloton d’hommes assis sur un vélo de course sillonne nos plaines et nos monts !

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