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Pique-nique à Bruxelles: l’insupportable lenteur politique bruxelloise a de quoi indigner
13·06·22

Pique-nique à Bruxelles: l’insupportable lenteur politique bruxelloise a de quoi indigner

Gideon Boie est professeur à la faculté d’architecture de la KU Leuven.

Temps de lecture : 3 minutes Crédit photo :

BELGA (NICOLAS MAETERLINCK)

Dix ans après, les mouvements citoyens bruxellois appellent à ressortir les nappes de pique-nique des placards. Non sans raison, estime Gideon Boie.

Le piétonnier de Bruxelles montre à quel point l’activisme citoyen peut semer les graines de la transformation urbaine, se targuait récemment Philippe Van Parijs dans le Brussels Times. En 2012, le philosophe avait appelé les citoyens à pique-niquer sur le boulevard Anspach. Un groupe de militants chevronnés avait dès lors joint le geste à la parole. À l’époque, la colère et l’occupation de la rue s’inscrivaient dans la lignée des « Indignés ». Le bourgmestre Freddy Thielemans, opposé au mouvement, n’a pu empêcher le cours des choses.

Aujourd’hui, des nuées de passants vont et viennent entre les places de Brouckère et Fontainas, avec des degrés d’enthousiasme divers.

Il suffit de prononcer le mot « piétonnier » pour entendre un flot de jérémiades : conflits impliquant des cyclistes, fous de la trottinette, manque de diversité des commerces, insécurité nocturne, flambée des loyers, gentrification du centre-ville, plans de circulation inexistants, absence de concertation, tous les problèmes urbains y passent.

Fin du règne automobile

Pour mesurer le succès du piétonnier, il convient de prendre de la hauteur. Les badauds qui le peuplent symbolisent avant tout une ville où la voiture, qui régnait jadis en maître, a été reléguée au second plan. Le projet marque ainsi la fin d’une ère où la circulation de transit traversait le cœur de la ville. Le piétonnier, aussi imparfait soit-il, nous montre ce que le réaménagement de l’espace public peut offrir.

Le lieu reflète par ailleurs la lutte contre « l’insupportable léthargie administrative », pour employer les termes de M. Van Parijs. Le mystère qui entoure la politique urbaine bruxelloise n’est pas dû à l’absence d’alternative. La solution est connue de tous. Or, pour une raison quelconque, elle ne se matérialise pas. Des années durant, les plans visant à purger le centre-ville de ses voitures ont pris la poussière dans les tiroirs des fonctionnaires et des politiciens compétents. Il aura fallu attendre la vague de pique-niques pour donner un coup d’accélérateur au processus décisionnel.

Faux départ pour la zone piétonnière

En une décennie, le piétonnier est devenu le lieu de prédilection de la désobéissance civile dans la capitale. Le pique-nique illustre parfaitement les propos de Judith Butler, au moment où des manifestations de rue secouaient les quatre coins du monde, dans les années 2010 : « Pour que la politique se fasse, le corps doit se montrer ». Les scènes de manifestants en train de pique-niquer en toute convivialité ont eu une portée politique. Des initiatives similaires ont ensuite vu le jour Porte de Ninove ou place Fernand Cocq. Indirectement, les pique-niques ont donné naissance à de nombreux autres mouvements citoyens, tels que Filter Café Filtré, Heroes for Zero ou encore Pool is Cool.

Force est de constater que l’activisme a brisé les codes : la traditionnelle opposition a fait place à l’hyperidéalisme. Si les pique-niques pouvaient constituer une forme de désobéissance civile, il fallait être attentif aux règles de circulation pour s’en apercevoir. En réalité, les participants se sont montrés particulièrement dociles au regard de la vision latente d’une ville sans voiture. Les responsables politiques ont donc été confrontés à un « dilemme fondamental » : soit ils faisaient mine d’ignorer l’action, soit ils y adhéraient. Dans les deux cas, la bataille était gagnée d’avance pour les pique-niqueurs.

CurieuzenAir

Dans ce contexte, il n’est guère étonnant qu’un pique-nique militant soit à présent organisé Porte de Flandre, à cheval entre la Ville de Bruxelles et Molenbeek – zone densément peuplée traversée par la petite ceinture. L’endroit est connu pour être un point noir routier. CurieuzenAir, projet scientifique citoyen, a récemment révélé l’extrême pollution dans les environs de la Porte de Flandre. À cela s’ajoutent les problèmes sociaux liés au manque criant d’espaces publics verts pour une population jeune et diversifiée.

Pollution de l’air : à qui la faute ?

La Porte de Flandre nous ramène à l’insupportable lenteur de la politique urbaine bruxelloise. Les alternatives sont connues de tous, mais les cahiers de doléances se transmettent de ministre en ministre. Malgré des visions ambitieuses pour la zone du canal, le sort réservé à la Porte de Flandre demeure confidentiel. Les nombreux plans de circulation qui ont été avancés ne changent rien à l’affaire : personne n’ose s’attaquer à la petite ceinture.

Les militants ont bien raison de ressortir leur nappe de pique-nique du placard. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a matière à s’indigner.

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