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Les jeunes d’aujourd’hui, une « génération perdue »?
08·04·22

Les jeunes d’aujourd’hui, une « génération perdue »?

Alicja Gescinska est écrivaine et philosophe à l’université de Buckingham. Elle est également vice-présidente de PEN Vlaanderen. Sa chronique paraît toutes les deux semaines dans le quotidien De Morgen.

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Photo by Austin Pacheco on Unsplash

Anne Balbo
Traductrice Anne Balbo

Camp de scouts, stage de tennis, de poney ou de voile : pratiquement toutes les activités récréatives ont leur propre stage durant l’été. Mais qui peut se permettre d’y inscrire ses enfants pendant huit semaines d’affilée ?

Investir dans la jeunesse, c’est investir dans l’avenir. Une formule cliché que nous connaissons tous. Mais à la lumière de certains reportages récents, il apparaît que nous, en tant que société, ne nous préoccupons pas véritablement de cet avenir. Au fait, comment se portent les « jeunes d’aujourd’hui » ?

Ces deux dernières semaines, il ne s’est pratiquement pas passé un jour sans que je lise dans le journal un reportage déprimant sur les enfants et les jeunes. Les connaissances en langue et en mathématique ne cessent de baisser. Le risque de pauvreté stagne, faisant de la lutte contre la pauvreté des enfants une procession d’Echternach. Ce qui augmente en revanche, c’est le nombre de cas de dépression, d’anxiété et d’automutilation.

« Dans quelle mesure la jeunesse pèse-t-elle dans les décisions politiques ? »

L’influence de la pandémie de coronavirus est perceptible dans toutes ces tendances. Cela pose question. Dans quelle mesure la jeunesse pèse-t-elle dans les décisions politiques ? Quelle place les jeunes occupent-ils dans la liste des priorités de la société ? Si l’on prend en considération ces constats négatifs, les ébauches de réponse sont pessimistes. Soit la mise en œuvre de nos décisions politiques est à revoir, soit la jeunesse n’est pas une priorité politique.

Il n’y a guère de plus grande injustice que la pauvreté des enfants. Elle incarne l’inégalité sociale dans sa forme la plus pernicieuse. L’absence, année après année, de stratégies efficaces pour l’endiguer en dit long sur les intérêts et les préoccupations de notre société. Les enfants n’en font pas partie et encore moins ceux qui vivent dans la précarité.

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Est-ce donc une coïncidence si le débat sur une mesure et une possibilité de s’attaquer indirectement à l’inégalité sociale chez les enfants est étouffé dans l’œuf ? Je parle de la réduction de la durée des vacances d’été. Au début des congés de Pâques, plusieurs experts et politiciens ont plaidé en ce sens. Mais cette proposition est reléguée au second plan, voire ignorée. Nous n’allons tout de même pas toucher à nos sacrosaintes vacances d’été !

Pourtant, cela mérite réflexion. Les vacances sont un droit essentiel, certes. Mais en réalité, des vacances réussies et enrichissantes sont le privilège de la frange la plus nantie de la population. Et le 1er septembre, les conséquences de cette disparité sautent aux yeux. Les vacances d’été aggravent les retards d’apprentissage des enfants dont les parents n’ont pas les moyens financiers d’offrir à leur progéniture de nouveaux stimuli et expériences pendant les mois d’été.

Le premier argument évoqué pour ne pas réduire nos vacances d’été est : les enfants ont le droit de se détendre. Cela ne fait aucun doute. Mais de quel type de détente parlons-nous ? Les familles aisées inscrivent leurs enfants à divers stages de vacances. Il y en a pour tous les goûts : camp de scouts, stage de tennis, de poney ou encore de voile, pour n’en citer que quelques-uns.

Pratiquement toutes les activités récréatives ont leur propre stage. Et c’est une bonne chose. La création s’exprime aussi à travers la « récréation ». C’est précisément dans ces moments de récréation que les enfants développent leur créativité. Une récréation qui implique toutefois des efforts. Car qui peut se permettre de financer ces activités huit semaines d’affilée ? Et pour combien de ménages une seule semaine de stage n’est-elle déjà pas envisageable d’un point de vue financier ?

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Cet argument est rapidement suivi d’un second : les enfants ne doivent pas pratiquer une activité chaque semaine, laissons-les s’ennuyer un peu. Cela va stimuler leur créativité. Je veux bien le croire. Mais quiconque prétend que l’ennui est bénéfique au bien-être et au développement des enfants témoigne de sa propre position privilégiée. C’est agréable en effet de s’ennuyer dans un grand jardin et de construire un abri avec ses frères et sœurs dans les buissons.

Mais il s’agit d’un tout autre type d’ennui que celui qui frappe un enfant ou un adolescent qui va passer huit semaines dans un immeuble de 50 mètres carrés, sans argent pour acheter des crayons, des stylos ou manger à sa faim. Des enfants vivent cette triste réalité. Et ils sont plus nombreux que nous le pensons. C’est pour eux que nous devons remettre en question la durée de nos vacances d’été.

Durant la pandémie, la jeunesse a maintes fois été désignée comme étant une « génération perdue ». Cette fatalité et ce défaitisme m’irritent. Les jeunes ont encore tout l’avenir devant eux… si bien sûr nous voyons l’avenir en eux. Et s’ils deviennent une génération perdue, ce ne sera pas à cause d’un virus, mais à cause de nous, les adultes d’aujourd’hui.

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