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Droit de vote à 16 ans : pourquoi les jeunes ont leur mot à dire

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19·10·20

Droit de vote à 16 ans : pourquoi les jeunes ont leur mot à dire

Temps de lecture : 4 minutes
Guillaume Deneufbourg
Traducteur⸱trice Guillaume Deneufbourg

Depuis la nuit des temps, les adultes fulminent contre la « jeunesse actuelle ». Aristote lui-même philosophait déjà sur la question au IVe siècle av. J.-C. Un écrit qui doit sans nul doute être connu de Mia Doornaert, puisqu’elle a été, dans un passé lointain, professeure de latin et de grec. Dans son article d’opinion publié la semaine dernière dans De Standaard, l’éditorialiste critique la décision du gouvernement De Croo d’accorder, pour les élections européennes, le droit de vote à 16 ans. « Les élections ne sont pas un gimmick », nous professe-t-elle. Jusque-là, nous sommes d’accord. Mais permettez-moi d’expliquer, chiffres à l’appui – contrairement à l’article précité – pourquoi notre bonne entente s’arrête là.

La thématique du travail aurait une grande influence sur la maturité.

Intéressons-nous d’abord à la thématique du travail, qui aurait, de l’avis de Mia Doornaert, une grande influence sur la maturité. Une enquête d’envergure menée par le Conseil flamand de la Jeunesse en Flandre démontre que le travail fait partie des questions de société qui préoccupent le plus les jeunes générations. Mia Doornaert prétend que « les jeunes d’aujourd’hui » murissent plus lentement que naguère, notamment parce qu’ils n’aident plus à la ferme, à l’usine ou à la maison. Et l’éditorialiste de pointer l’obligation scolaire. Or, pour que les choses soient claires, l’obligation scolaire (à temps plein) en Belgique ne s’étend pas jusqu’à 18 ans. Ainsi, à partir de quinze ans, il est possible de combiner école et travail dans le cadre d’un régime d’obligation scolaire à temps partiel. J’ajoute que l’obligation scolaire de façon générale n’empêche pas les adolescents, quel que soit le régime suivi, à travailler comme étudiant-jobiste à partir de leur quinzième année.

En Flandre, neuf élèves et étudiants sur dix (à partir de quinze ans) avaient travaillé l’an dernier

Une étude de Randstad a montré en juin qu’en Flandre, près de neuf élèves et étudiants sur dix (à partir de quinze ans) avaient travaillé l’an dernier, que ce soit comme jobiste en été (76 %) ou dans le courant de l’année scolaire (70 %). À noter que ces pourcentages augmentent chaque année. En outre, ces jeunes ne travaillent pas que pour « financer leurs sorties » : 69% d’entre eux affirment le faire pour épargner, 20 % pour payer eux-mêmes leurs études.

Un autre élément mérite attention : 2020 a été l’année record du nombre de jobs d’étudiant sans contrat (en d’autres termes, le nombre de jeunes ayant travaillé au noir). Lorsqu’on se concentre sur la tranche 15-18 – vous savez, cette fameuse catégorie de citoyens qui n’ont selon vous pas le droit de défendre leurs propres intérêts dans l’isoloir –, la proportion d’emplois non déclarés – et donc sans protection – atteint 31%. Par ailleurs, les garçons gagnent en moyenne plus que les filles : 13,6 € de l’heure contre 12,3 €.

Tous les jours, une foule de décisions politiques ont des conséquences concrètes sur la vie des jeunes, sans que ceux-ci aient été consultés.

Est-il nécessaire de mentionner d’autres chiffres pour démontrer que les jeunes sont bel et bien concernés par la question du travail et des conditions de celui-ci ? Un exercice analogue pourrait sans mal être mené sur d’autres thématiques telles que l’enseignement, la mobilité ou la migration. Tous les jours, une foule de décisions politiques ont des conséquences concrètes sur la vie des jeunes, sans que ceux-ci aient été consultés.

Mia Doornaert affirme elle-même ne pas apprécier qu’on lui rappelle trop souvent ses déclarations impulsives d’adolescente, s’estimant heureuse que les réseaux sociaux n’existaient pas à l’époque. Je ne vus le fait pas dire : l’oubli est un luxe que les « jeunes d’aujourd’hui » ne peuvent plus s’offrir. Leurs comptes sur les réseaux sociaux seront épluchés dans leurs moindres détails avant même qu’ils ne soient invités à un entretien d’embauche. Pourquoi ne pourraient-ils dès lors pas avoir leur mot à dire sur la politique européenne en matière de respect de la vie privée ?


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L’éditorialiste reproche également à la jeunesse son impatience, arguant qu’ils ne comprennent guère les tenants et aboutissants du système politique et sa mission de traduire des idées en mesures concrètes. Puis-je rappeler que la majorité de la population belge, et donc pas seulement la jeunesse, dénonce le manque de réalisme du monde politique et l’affligeante lenteur de ses processus décisionnels ? Toutes les études indiquent que les adultes sont tout sauf optimistes quant à l’avenir. Qu’ils soient situés à gauche ou à droite du spectre politique, les partis extrémistes ont gagné du terrain auprès de toutes les générations de la population – et donc pas uniquement chez les jeunes.

Les défis auxquels les jeunes font face sont en grande partie identiques à ceux de l’ensemble de notre société.

Tous les reproches que Mia Donnaert fait à la jeunesse s’appliquent donc également aux adultes. Croit-elle vraiment que les jeunes soient les seuls à chercher de l’adhésion auprès de ceux qui partagent leurs croyances ? Ou qu’ils soient les seuls à passer trop de temps sur leur smartphone ? Les exemples qui précèdent prouvent que les défis auxquels les jeunes font face sont en grande partie identiques à ceux de l’ensemble de notre société.

En revanche, s’il existe bien une différence par rapport à « avant », c’est qu’il ne suffit plus aujourd’hui d’organiser un débat en classe pour faire croire aux mineurs d’âge qu’ils ont eu voix au chapitre. Ils ne croient plus ces ténors de parti qui viennent leur servir leurs beaux discours en période électorale et faire semblant de les écouter, affirmant haut et fort que leur avis compte. Tous les jeunes savent pertinemment qu’ils ne sont pas en position d’influencer quoi que ce soit.

Donnons une chance à cette idée

Ce droit de vote à seize ans donnera donc enfin aux politiques l’occasion de joindre l’acte à la parole. Les jeunes qui le souhaitent pourront alors s’exprimer. Tous ne le feront pas, certes, mais cette évolution suscitera sans nul doute une once d’intérêt et permettra à une partie de notre jeunesse de mieux se préparer à l’avenir, de mieux faire entendre leur voix démocratique lorsqu’ils auront atteint la majorité. Donnons une chance à cette idée, apprenons de cette expérience, plutôt que la balayer d’un revers de la main. Qui sait, elle induira peut-être d’autres évolutions au sein de la sphère politique.

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