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Le Congo perpétue la corruption héritée du passé colonial
03·01·22

Le Congo perpétue la corruption héritée du passé colonial

 Marc Reynebeau est rédacteur principal du journal « De Standaard ». Sa chronique paraît chaque mercredi. 

Temps de lecture : 3 minutes Crédit photo :

Photo by Nathaniel Tetteh on Unsplash

Marc Reynebeau
Auteur⸱e
Geneviève Bernard
Traductrice Geneviève Bernard

Il est parfois tentant de reconnaître dans le présent les structures du passé. Dans la série « Congo Hold-up », le journal De Standaard révèle la façon dont l’ex-président Joseph Kabila et son clan continuent de s’enrichir grâce au commerce des ressources minières, au détriment des fonds publics et de la population déjà frappée par l’extrême pauvreté. Il était déjà arrivé que l’intérêt collectif soit subordonné à l’intérêt privé au Congo. Pas toujours du fait de la corruption, mais selon une pratique héritée du passé.  

La façon dont Joseph Kabila est devenu président en 2001 reste floue. Il est toutefois certain que c’est grâce à son père, Laurent, assassiné dans des circonstances qui n’ont jamais été élucidées. Kabila junior a conféré au régime congolais un caractère dynastique – une aberration à laquelle le prédécesseur Mobutu Sese Seko, même après plus de trois décennies de règne, n’a jamais été prêt à céder. Joseph Kabila a néanmoins pu quelque peu l’imiter en restant président jusqu’en 2019 – deux ans après la fin de son mandat –, puis en choisissant son propre successeur, Félix Tshisekedi, qu’il a pu longtemps garder sous tutelle.  

Rétrospectivement, cette situation a permis de pérenniser les affaires. L’ex-président et son entourage ont pu s’enrichir durablement. Car il existe une différence. Mobutu s’est servi de la politique et du pouvoir de l’État pour organiser la corruption. Kabila, lui, a choisi, grâce notamment à l’érosion complète de l’État, de fonder son enrichissement personnel sur la privatisation des richesses nationales.  

Route à péage

Dans un pays où les infrastructures sont délabrées depuis des décennies, il apparaît, par exemple, que la route entre Lubumbashi, la capitale de la province du Katanga, et la ville de Kasumbalesa, à la frontière entre le Congo et la Zambie, est en bon état. 

Les entreprises chinoises y sont pour quelque chose. Peut-être sont-elles préoccupées par la mobilité congolaise. Mais ces investissements leur permettent surtout d’expédier en Chine par camion via la Zambie le cuivre et le cobalt extraits dans leurs concessions minières autour de Lubumbashi. « Congo Hold-up » révèle d’ailleurs également qu’il faut s’acquitter d’un péage sur cette route. Il y a toujours de l’argent à faire sur les revenus du trafic.  

Dans l’accord sur les concessions minières, la Chine a promis d’investir dans la construction de routes, d’écoles et d’hôpitaux. On y voit un parallèle avec la structure historique – bien que la prétendue contrepartie ne se soit pas vraiment concrétisée. Le système colonial belge s’est toujours enorgueilli d’associer l’exploitation des ressources naturelles à la construction de routes, d’écoles et d’hôpitaux. L’enseignement, principalement technique, ne visait toutefois qu’à former une main-d’œuvre adaptée à cette exploitation. Raison pour laquelle, lors de son indépendance, en 1960, le Congo ne disposait pas d’élite intellectuelle.  

Rien que dans les années 50, 40 milliards de francs de dividendes ont été générés au profit des actionnaires

Ainsi, le Congo est resté dépendant de l’ancienne métropole, mais dans un contexte post-colonialiste. Dans le « pari congolais » de 1960, le Congo était voué à sa perte. « La décolonisation arrive toujours trop tard et l’indépendance trop tôt« , ironisait l’écrivain Ludo De Witte.  

Il ne s’agit pas d’une immixtion occasionnelle du Belge, mécène de la culture africaine, dans les affaires du clan Kabila. Mais surtout d’une tradition historique, provenant de l’époque où les entreprises belges réalisaient des profits exceptionnels au sein de la structure coloniale grâce à l’exploitation des richesses naturelles du Congo. Rien que dans les années 50, 40 milliards de francs de dividendes ont ainsi été générés au profit des actionnaires.  

Des oeuvres d’art pillées au Congo exposées à Anvers ?

Aujourd’hui comme autrefois, il n’a jamais été question de responsabilité politique. La Belgique n’a pas organisé la corruption endémique de la politique congolaise qui a donné lieu au « hold-up » en question. Néanmoins, elle n’a pas introduit dans le pays de culture politique démocratique qui aurait pu corriger la corruption. Au contraire : dès 1960, les décideurs politiques bruxellois ont estimé qu’il fallait « éliminer » le dirigeant nationaliste populaire Patrice Lumumba. Ils ont mis au point une pratique qui leur a permis d’instaurer un contrôle politique et économique permanent au Congo en soudoyant les dirigeants, qui ont servi leurs intérêts comme hommes de paille. Mobutu et Kabila junior n’ont pas fait exception à la règle.  

 Si – hypothèse peu probable –, il est un jour question d’accorder des réparations au Congo, comme il est suggéré en marge de la commission Congo au Parlement fédéral, il ne faudra pas faire payer la facture au contribuable moyen. Ou alors seulement à la Donation royale du Roi Léopold II, officiellement une institution fédérale, mais en pratique une sorte de société de patrimoine royal  alimentée par les profits coloniaux. Selon le juriste Koen Lemmens, si la décolonisation était à l’ordre du jour, il serait d’ailleurs étrange de faire contribuer les descendants des immigrés d’Afrique centrale et du Nord aux réparations. En effet, les fortunes coloniales ont poursuivi leur course ailleurs.  

 

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