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Quand l’Europe préfère Viktor Orban à Artur Mas
2 octobre 2015

Quand l’Europe préfère Viktor Orban à Artur Mas

Temps de lecture: 3 minutes

Contexte : cet article a été publié le samedi 26 septembre, soit juste avant les élections en Catalogne.

Alors que Viktor Orbán jouit d’une totale impunité, Artus Mas est d’ores et déjà persona non grata dans les cénacles de l’Europe si sa région venait à opter en masse pour l’indépendance.

Viktor Orbán restreint à sa guise la liberté d’expression et réinterprète comme bon lui semble la constitution hongroise. Robert Fico transforme la Slovaquie en forteresse des temps modernes, imprenable par des réfugiés en quête de paix et de liberté. De son côté, l’Union européenne les observe et les laisse agir impunément.

Démocratie, droits de l’homme, liberté d’expression, subsidiarité. Ces valeurs fondamentales ne sont-elles pas celles qui ont guidé la plume des pères fondateurs de la Pensée européenne ? L’Europe actuelle semble pourtant considérer que le processus démocratique qui se déroule en ce moment en Catalogne est un problème bien plus préoccupant que celui de ses chefs d’État qui s’essuient littéralement les pieds sur leur constitution.

Des élections dimanche

Il y a deux ans, 1,4 million de Catalans avaient formé le jour de la fête nationale une gigantesque chaîne humaine de la frontière française à la côte de Tarragone. Lorsqu’en novembre de cette même année, 2,3 millions de Catalans avaient participé à un référendum pour l’indépendance, il est vrai interdit par le gouvernement central, plus de 80 % des électeurs s’y étaient montrés favorables. L’an dernier, pour la fête nationale, 1,8 million de Catalans étaient descendus dans la rue pour exiger à nouveau l’indépendance de leur région. Cette année, selon les estimations, ils étaient entre 1,4 et 2 millions à s’être déplacés. Pour rappel, la population totale de la Catalogne s’élève à 7,5 millions. Ces chiffres en disent long sur les proportions dans la région.

Dimanche, les Catalans prendront part aux élections régionales. Artus Mas, président indépendantiste, a saisi cette nouvelle occasion pour en faire une « grande élection pour l’indépendance ». Pour gagner leur pari, d’éternels rivaux ont pactisé : le CDC, parti de centre-droit (d’Artur Mas) et l’ERC, la gauche républicaine. Les candidats écologistes et « écosocialistes » ont rejoint individuellement le mouvement, tout comme les chrétiens-démocrates, déchirés par des querelles intestines, et nombre de catalanistes centristes sans véritable appartenance politique. La liste électorale unique Junts pel Sí (NDLR: Ensemble pour le oui) vise une majorité au Parlement catalan, avec ou sans le CUP, parti révolutionnaire de la gauche radicale, dont les velléités indépendantistes sont les plus marquées.

Le débat démocratique est vivace en Catalogne, tout comme l’était le référendum sur l’indépendance de l’Écosse l’an dernier, qui avait conduit à l’émergence d’une société plus adulte et plus démocratique. La plupart des organisations socio-économiques du centre ont participé de façon constructive au débat. Les habitants sont sans demi-mesure, se prononçant soit très nettement en faveur, soit catégoriquement en défaveur de l’indépendance. Mais même ces opposants déplorent la façon déplorable dont le gouvernement central espagnol gère sa communication, de même que les mesures drastiques qu’il prend dans l’espoir de voir échouer ces élections.

L’an dernier, un général de l’armée espagnole faisait ainsi remarquer qu’il faudrait bombarder la ville de Barcelone tous les demi-siècles. Il y a quelques semaines, le ministre de la Défense laissait échapper qu’il n’y aurait aucune raison d’intervenir militairement « si tout le monde remplissait son devoir ». En juillet dernier, l’entourage du premier ministre espagnol Mariano Rajoy n’excluait pas l’invocation de l’article 155, qui permet de suspendre l’autonomie d’une région, et qui pourrait donc placer la Catalogne sous l’autorité centrale de Madrid. Peu avant, le Parlement avait approuvé la fameuse ley mordaza, la « loi bâillon », qui a pour principe de faire taire les voix dissidentes sous peine d’amendes administratives astronomiques. Une autre loi, dite de  « sécurité citoyenne », permet également de placer la police et les administrations catalanes sous l’autorité directe du gouvernement central.

Le parti conservateur (PP) du gouvernement a donné le pouvoir à la Cour constitutionnelle de démettre de ses fonctions tout homme ou femme politique qui ne respecterait pas ses décisions. Cette loi entrera en vigueur le… 29 septembre. Madrid s’adjuge ainsi le droit, d’un claquement de doigts, de révoquer les parlementaires catalans nouvellement élus si ces derniers venaient à esquisser les premiers pas de l’indépendance. La plus haute cour juridictionnelle d’Espagne est ainsi utilisée à des fins politiques qui ressemblent fort à la devise de Franco : Una, grande y libre. Le libre est aujourd’hui fortement mis à mal.

Bout de papier

Dans l’intervalle, la Commission européenne a tenu à torpiller d’emblée les projets indépendantistes de la région. La semaine dernière, elle annonçait que si la Catalogne se séparait du reste de l’Espagne, le nouvel État ainsi créé serait automatiquement exclu de l’Union européenne et devrait introduire une nouvelle demande d’adhésion. Par ce geste, l’Europe révèle explicitement ses priorités et la cause qu’elle défend. Tout comme pour Viktator Orbán, la constitution ne semble pas valoir plus qu’un vulgaire bout de papier pour Mariano Rajoy. En Europe, si une majorité démocratique pose un choix politique légitime, elle n’y est donc plus la bienvenue.

Article en V.O. de Karl Drabbe sur Doorbraak

Traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg

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