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Le port d’Anvers, plaque tournante du trafic illicite de déchets plastiques
10·02·21

Le port d’Anvers, plaque tournante du trafic illicite de déchets plastiques

Le quotidien De Tijd, la plateforme de recherche Lighthouse Reports, l’hebdomaire néerlandais De Groene Amsterdammer, le magazine Humo et Pointer ont mené l’enquête, avec le soutien du Fonds spécial pour les projets de journalisme et journalismfund.eu.

Temps de lecture : 6 minutes Crédit photo :

(cc) Hans via Pixabay

Lamote Sarah
Auteur⸱e

Avec près d’un demi-million de tonnes chaque année, la Belgique figure dans le peloton de tête mondial des exportations de déchets plastiques. Une partie de ces déchets n’est pas recyclée et termine sa course dans la nature ou dans les mers. En outre, les activités criminelles tendent à prospérer dans le secteur.

C’est bien simple : le commerce de déchets plastiques est un business à part entière. Il s’agit de faire du profit.

 

À l’aide d’un briquet, Ben Kras allume un bout de plastique devant nous. « Sentez-moi ça », nous demande-t-il alors que les effluves arrivent à nos narines. « Cela sent le chlore, une sorte de PVC ultra concentrée. » Dans un cube de déchets compressés, il pioche un autre échantillon qu’il brûle à nouveau. « Ah ! », s’exclame le PDG de Kras Recycling, entreprise familiale, en reniflant l’odeur. « Un parfum très sucré. C’est du PET. À l’œil nu, la différence n’est pas toujours visible. C’est pourquoi j’ai toujours un briquet sur moi. »

Si le siège central de Kras Recycling est établi à Amsterdam, le plus grand dépôt de la société de collecte de déchets, acteur majeur du secteur à l’échelle mondiale, se trouve le long du canal de Rijkevorsel, point stratégique à quelques encâblures du port d’Anvers. « Notre plastique vient de partout : des Pays-Bas, de Belgique, du Royaume-Uni, de France, d’Irlande… et est aussitôt réexpédié par voie maritime vers le Vietnam, la Malaisie ou la Turquie.
Il ressort des chiffres de Comtrade, le bureau de statistiques des Nations-Unies, que la Belgique a exporté près d’un demi-million de tonnes de déchets plastiques en 2019, se situant ainsi au quatrième rang mondial des plus gros pays exportateurs derrière l’Allemagne, le Japon et les États-Unis.

« À Anvers, on ne cherche pas la petite bête »

Les exportations transitent principalement par le port d’Anvers. Au nord de la métropole flamande se dressent de nombreux entrepôts qui croulent sous les déchets plastiques étrangers, convoyés par des traders qui viennent également de tous horizons. Le succès du port s’explique par sa situation géographique idéale, au carrefour de routes internationales. Mais ce n’est pas tout. « Il y a moins de contrôle qu’ailleurs », nous jurent une dizaine de traders. « À Anvers, on ne cherche pas la petite bête », affirme un trader néerlandais qui souhaite conserver l’anonymat. « Les choses vont plus vite, et avec davantage de souplesse. À Rotterdam, les contrôles sont bien plus nombreux, notamment par le biais de scanners à rayons X des containers. » Des propos corroborés par un homologue : « En clair, il y a bien moins de contrôles à Anvers que dans d’autres ports. Le choix est alors vite fait. »

Le commerce de déchets plastiques est un marché libre. Du plastique trié comme il se doit et bien « propre » peut être exporté sans le moindre problème, et ne doit être signalé nulle part. Mais s’il est question de chargements pollués ou de plastiques mélangés, les règles sont plus strictes. Certains tentent donc de les contourner.

Priorité à la lutte anti-drogue

« Le risque de se faire attraper est en effet moins élevé à Anvers », admet Marc De Strooper, inspecteur et expert environnemental au sein de l’agence Omgevingsinspectie Vlaanderen. « Nous sommes cinq à contrôler et à traiter les transports illicites de déchets dans le port. » Selon lui, les contrôles permettent de mettre le grapin sur 15 à 30% des transferts illégaux. « Nous sommes néanmoins au maximum de nos capacités. »

Dans les bureaux du port d’Anvers, on explique que ces contrôles moins sévères constituent un choix délibéré. « Une absence totale de procédures et d’administration à Anvers n’est dans l’intérêt de personne. Il n’empêche que nous visons toujours à simplifier les choses autant que possible », précise Barba Janssens, porte-parole.

Outre l’inspection environnementale, les douanes effectuent également des contrôles. « Et c’est là où le bât blesse », intervient Peter Veltmans, syndicaliste auprès de la CGSP flamande. « Les scanners fixes sont mal réglés. L’administration communale fait pression pour que la priorité soit accordée à la lutte anti-drogue. Le trafic illicite de déchets plastiques est ainsi relégué au second plan. »

Chiffres à l’appui, Francis Adyns, porte-parole des douanes, dément que les contrôles soient trop peu nombreux. « En 2019, nous avons effectué 442 contrôles, aussi bien documentaires que physiques. »

Des conteneurs lisses en façade et pourris à l’intérieur

Reste que les magouilles liées aux déchets plastiques ont le vent en poupe. « Les activités criminelles sont en hausse dans ce domaine », pouvait-on lire dans un volumineux rapport d’Interpol publié en août 2020. L’Organisation internationale de la police criminelle constate que les quantités de déchets prolifèrent en Asie du Sud et du Sud-Est, point de chute du fret illégal. La fraude aux documents obligatoires gagne également du terrain.

« Il y a bien sûr des cow-boys et des escrocs », reconnaissent de nombreux traders. « Mais nous, nous ne trempons pas dans ces affaires. » La technique la plus courante pour passer à travers les mailles du filet consiste à remplir les deux premières rangées du container de déchets plastiques dits « propres », tandis que toute la crasse repose derrière. L’opération est alors lisse en façade, et pourrie à l’intérieur.

Dans les documents des douanes, les négociants doivent déclarer eux-mêmes quel type de déchets ils transportent. « Choisir le bon code douanier, c’est tout un art », précisent les négociants. « Imaginez : vous avez une cargaison de plastique pollué qui contient 10 pour cent de plastique propre. Vous opterez alors pour le code de ce dernier. »

Des escrocs qui profitent de la fragmentation du pays

Il y a lieu d’agir, et les instances européennes en sont conscientes. En ce début d’année, elles ont durci les règles en matière d’exportations de déchets plastiques. En principe, des déchets synthétiques fortement pollués ne peuvent plus être envoyés dans de lointaines contrées. »

« Le port d’Anvers a toujours été une plaque tournante dans l’exportation de déchets en dehors des frontières de l’Union européenne », indique Mike Van Acoleyen, expert en déchets au sein d’O2, un organisme consultatif. La solution viendra-t-elle de contrôles accrus ? Pour ce dernier, rien n’est moins sûr : « Un durcissement des contrôles à Anvers entrainerait le déplacement de ces activités vers Zeebrugge ou ailleurs. Passer d’un port à l’autre est une pratique courante. »

Il semblerait de surcroit que les cow-boys tirent profit de la fragmentation du pays. « En Belgique, nous avons trois administrations qui ne parlent pas toujours la même langue », déclare Frans Geysels, commissaire principal du service environnement de la police fédérale. « Cette réalité fait l’affaire des criminels », ajoute-t-il tout en pointant du doigt les capacités limitées du personnel. « On fait avec les moyens du bord. »

Commerce virtuel pour les solutions les moins chères

Pour ne rien arranger, le commerce de déchets se fait sous forme virtuelle. Sur des bourses en ligne, fournisseurs et transformateurs entrent en contact. « Dans ces échanges, seul le prix importe. C’est à qui offre la solution la moins chère. Sur ces plateformes, il est parfaitement possible d’organiser des transports illicites », affirme Mike Van Acoleyen.

Nous avons donc décidé de passer à l’action et avons créé un compte sur ‘scrapo.com’. Un jeu d’enfant. Il n’aura pas fallu un jour pour que notre fausse annonce cherchant preneur pour des plastiques mélangés – de la camelote, principalement – suscite des réactions, venues de Turquie et du Royaume-Uni. Quand nous demandons à notre interlocuteur britannique où le plastique finira-t-il sa course, celui-ci répond : « En Malaisie ou dans un autre pays d’Extrême-Orient. Tu sais bien comment ça se passe, mon pote. »

Quant aux négociants turcs, nous leur demandons s’ils ne craignent pas le durcissement des règles. « Non, on ne s’en inquiète pas. Personne ne comprend tout à fait la manière dont ces nouvelles règles s’appliqueront en pratique. On poursuit nos activités, tout simplement. »

Quel regard porte Ben Kras, depuis l’entrepôt de son entreprise internationale à Rijkevorsel, sur les exportations massives ? L’homme insiste : il ne vend que des déchets plastiques propres, qui sont recyclés une fois arrivés à destination. « C’est bien simple : le commerce de déchets plastiques est un business à part entière. Il s’agit de faire du profit », lâche-t-il en garant sa Tesla grise devant l’un de ses hangars. Le problème, à ses yeux, réside avant tout chez le consommateur. « Le recyclage est une opération complexe, qui requiert des efforts intenses et des moyens considérables. Avouez que, si vous avez le choix, vous n’allez pas acheter la bouteille de shampoing recyclée, mais le produit le moins cher.

Les déchets européens polluent d’autres pays et la mer Méditerranée

La Turquie est une décharge fort prisée des pays d’Europe occidentale. En 2019, elle a accueilli 84.557 tonnes sur le demi-million de tonnes, à peu de choses près, de déchets plastiques exportés depuis la Belgique. Il s’agit principalement de déchets industriels : films plastiques, emballages, seaux et autres coques.

Les déchets plastiques y sont recyclés autant que possible, bien que les entreprises de recyclages turques s’en tiennent à des règlements de travail et des normes environnementales pour le moins contestables. Valipac, organisation qui supervise le secteur des déchets industriels en Belgique, a mis le cap sur la Turquie pour y effectuer un contrôle, après avoir reçu plusieurs plaintes. « Nous n’avons néanmoins rien constaté qui soit contraire à la législation locale ».

Durant l’été 2020, nous nous sommes rendus à Adana, cité à un jet de pierre de la Méditerranée et véritable centre névralgique des déchets plastiques européens. Partout, les ordures de synthèse jonchent le sol. Dans un fossé, nous sommes tombés sur un emballage d’AVA-Papier, un autre floqué Heineken, et même une liste de courses d’un couple britannique…

Cela dit, il serait trop facile de pointer les Turcs du doigt. Les capacités de recyclage de l’Europe de l’Ouest sont tout bonnement insuffisantes, et certains déchets plastiques ne sont pas recyclables. Ils disparaissent alors dans la nature. Et c’est ainsi que des déchets européens, qui transitent bien souvent par le port d’Anvers, viennent polluer d’autres pays et la mer Méditerranée. « Nous devons briser cette chaîne », insite Karl Vrancken, directeur de recherche en matériaux durables au VITO (institut flamand de recherche technologique). Avant d’indiquer la marche à suivre : « en investissant dans des infrastructures de recyclage, et en utilisant moins de plastiques difficilement recyclables. »

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