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L’art gantois se met à l’underground

(cc) Peter Van Lancker : performance dans l’off space « Croxhapox »

5 février 2016

L’art gantois se met à l’underground

Temps de lecture: 4 minutes
Traducteur Sebastien Cano

Depuis quelques années, Gand multiplie avec succès les initiatives totalement indépendantes des maisons d’art bénéficiant de fonds structurels. Un phénomène qui n’est pas nouveau. Espaces d’art alternatifs, les « off spaces » annoncent un avenir plein d’artistes prometteurs. Une belle réussite.

À l’avenir, une scène artistique moins subventionnée grâce aux off spaces ?

« Les subventions nous restreignent. Notre indépendance n’est pas une critique, mais une aspiration à la liberté artistique » — Robert Monchen, coordinateur de « In De Ruimte »

Charlotte Van Buylaere, responsable artistique anversoise, constate un mouvement qui connaît son apogée à l’heure actuelle. « Pour les off spaces, 2012 a été une année magique. Avec la création de These Things Take Time, de Kamer XIII ainsi que l’arrivée de 019 et de Gouvernement, la liste ne cesse de s’allonger. Anvers et Bruxelles connaissent des initiatives de ce type depuis toujours. Ce qui n’a jamais réellement été le cas de Gand, selon certains artistes plus âgés. Seul le Croxhapox — le doyen des off spaces de Gand — est plus ancien. »

On peut s’en étonner, car le terreau existe depuis quelque temps, qu’il s’agisse de la politique menée ou de l’ambiance entre les artistes résidents. « La scène gantoise se caractérise par sa grande collégialité et par la facilité avec laquelle elle s’ouvre à d’autres villes, à l’étranger ou en Belgique. C’est précisément ce qui en fait une base puissante pour l’émergence de havres de créativité. »

Accessible

Le terme de « off space » est vague. Chaque endroit est différent et c’est l’espace qui détermine les activités qui peuvent avoir lieu dans le bâtiment. Le responsable artistique gantois Wim Waelput apporte quelques précisions : « Les off spaces sont des initiatives qui visent à offrir des opportunités à de jeunes artistes. Leur apparition est le fruit de la présence concentrée d’artistes et d’un public ouvert à ce type de démarches. Ils tiennent également lieu de critique envers les institutions existantes. Les off spaces constituent un lien important entre la formation artistique et le domaine professionnel. Ils offrent aussi un espace aux évolutions artistiques qui échappent à l’attention des instituts existants. »

L’idée n’est pas neuve : au XIXe déjà, les artistes parisiens se réunissaient dans le Salon des refusés. À l’heure actuelle, ces espaces s’implantent dans des bâtiments inoccupés — des refuges dans un environnement urbain. Ce qui explique qu’ils sont souvent provisoires. Charlotte Van Buylaere a écrit sa thèse sur les hauts et les bas de ce phénomène à Anvers. « À un moment donné, il y a un manque d’institutions artistiques facilement accessibles. Ce vide est comblé par des espaces-projets qui débutent. Ceux-ci prennent de l’envergure et s’enchevêtrent pour former un ensemble plus large. Résultat : le besoin d’initiatives à plus petite échelle se fait à nouveau sentir. » Charlotte Van Buylaere suppose que la présence de trois écoles d’art importantes — la KASK, Sint-Lucas et le HISK — joue un rôle dans l’apparition de ces espaces, de même que la politique progressiste menée à Gand.

Apolitique

L’échevine gantoise de la Culture, Annelies Storms (sp.a), croit d’ores et déjà à l’utilité des off spaces et se réfère aux nouvelles règles de subventionnement des occupations provisoires : « Les espaces qui sont inoccupés depuis un certain temps sont idéaux pour y mener des expérimentations, et le quartier en bénéficie. Par ailleurs, ces initiatives lancées à la base par des citoyens contribuent au rayonnement culturel de notre ville. » En mars, Gand lancera « REFILL », un projet sur les espaces provisoires qui s’inscrit dans un programme européen dans lequel la ville joue un rôle de leader. Ainsi, une délégation de plusieurs villes européennes fera escale à Gand pour analyser la façon dont il est possible d’exploiter les espaces provisoires.

Mais cet état de fait résulte aussi de la philosophie des fondateurs, qui se détournent souvent des subventions pour conserver leur autonomie. Ainsi, Robert Monchen, coordinateur de l’espace gantois « In de Ruimte » (situé sur la Fransevaart), tente de rester à l’écart de toute interférence politique, dans la mesure du possible. « Les subventions nous restreignent, tant en termes de temps que de mobilité. À l’inverse, le caractère provisoire de notre projet nous incite à agir rapidement. Notre indépendance n’est pas une critique, mais une aspiration à la liberté artistique qui peut être étendue de manière globale. Nous fonctionnons essentiellement sur la base de la bonne volonté et nous nous appuyons sur nos propres apports, ce qui n’est pas toujours chose aisée. Mais nous restons fidèles à notre philosophie : In De Ruimte est un lieu créé par et pour les artistes où l’on expérimente surtout de nouvelles formes d’expression culturelle. »

Mais tous les espaces ne se détournent pas des subventions. Matthias Yzebaert, de These Things Take Time, en reconnaît l’intérêt et s’efforce de trouver un équilibre entre expositions subventionnées et projets indépendants. « Bien entendu, les expos subventionnées sont plus professionnelles, mais lorsque les fonds manquent, nous cherchons tout simplement d’autres solutions. Et souvent, les idées que nous trouvons sont tout aussi bonnes. Car après tout, les idées sont gratuites. » Ainsi, l’espace 019, qui se trouve dans un ancien bâtiment industriel du Dock Nord de Gand, a vu le jour après que l’ASBL Smoke & Dust a répondu à un appel de la ville visant à donner une fonction provisoire à ce site.

Les off spaces progressent souvent sans soutien structurel, certes, mais cela ne fait pas obstacle à la continuité des espaces. Leurs initiateurs espèrent surtout pouvoir bénéficier d’une résidence permanente. Et ils ne laissent pas les éventuels revers contrecarrer leurs ambitions. Les off spaces de Gand démontrent que malgré des subventions de plus en plus réduites, la scène artistique est toujours bien vivante.

Sofie Van Hyfte pour De Morgen
Traduit du néerlandais par Sébastien Cano

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