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{Pour la petite histoire} Oubli de soi
15·05·22

{Pour la petite histoire} Oubli de soi

Une fois par mois, DaarDaar vous propose dans sa série {Pour la petite histoire} la traduction d’un texte littéraire, à lire tranquillement le dimanche, loin de l’agitation de l’actualité hebdomadaire.

Temps de lecture : 2 minutes Crédit photo :

(c) Randy Jacob

Lize Spit
Auteur⸱e
Guillaume Deneufbourg
Traducteur⸱trice Guillaume Deneufbourg

Je presse légèrement le pas. J’aimerais m’acheter un café à emporter avant le départ du train. L’extension de la ligne du métro 3 a éventré tout le quartier, les déviations mises en place font la part belle aux automobilistes. Prise par le temps, je décide d’emprunter mon itinéraire bis. Un homme me suit de quelques mètres, tout aussi pressé.

De l’autre côté du chantier, un bruit sec transperce mes écouteurs, quelques objets volants sont catapultés à la vitesse à laquelle avançait mon poursuivant, son téléphone glisse à mes pieds, ses lunettes atterrissent un peu plus loin. En montant sur le trottoir, il s’est cogné la tête contre un tube de métal, suspendu à environ deux mètres entre deux panneaux de signalisation qui détaillent le schéma des déviations. L’homme est à terre.

Je rassemble ses effets personnels ; les lunettes sont intactes, l’écran du portable est cassé. J’espère qu’il ne me prend pas pour une détrousseuse : je n’en ai pas l’air, et lui ne semble pas en état de le penser. De la main, il touche sa tête, vérifie qu’il ne saigne pas – non, il ne saigne pas. Il tâte encore, examine ses doigts : toujours rien. Je l’inspecte à mon tour. Non, vraiment, il n’y a rien, je vous assure, aucune plaie – c’est juste rouge, et il y a une belle bosse.

L’homme a un énorme porte-documents calé sous son bras, que sa chute n’a pas réussi à lui faire lâcher ; on se cognerait la tête pour moins encombrant. Je lui tends ses affaires ; ça va ?

Il se redresse laborieusement, chausse ses lunettes et se remet à cavaler d’un pas anormalement décidé, comme s’il voulait rattraper la situation idéale, c’est-à-dire lui-même, mais qui ne serait pas tombé, son « moi » indemne. Il avance avec le même empressement, mais la donne a changé : sa hâte ne correspond plus au corps qui est le sien, celui qui vient d’être coupé net dans son élan, à l’endroit même d’où, immobile, je l’observe.

Il s’est pris un coup, mais le contrecoup, lui, doit encore arriver, dès que l’adrénaline redescendra, ça ne fait pas un pli. Je me remets en route à sa suite ; lui aussi va à la gare. Et en effet, à hauteur de la fontaine murale de la Tour du Midi, soit à l’endroit exact où il aurait virtuellement rattrapé son « moi » d’origine, la conscience semble reprendre le dessus sur l’instinct de conservation : mais bon sang, je viens de prendre un coup sur la tête ! Allô, un coup sur la tête !

Alors il ralentit le pas, se tapote les poches : tout y est. Il se retourne, porte le regard au loin, au-dessus de moi, et fouille des yeux le lieu de l’incident, en quête de lui-même, comme s’il s’était oublié en chemin.

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