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L’insoutenable multiplication des haines

(cc) Pixabay

12 juin 2019

L’insoutenable multiplication des haines

Ignaas Devisch enseigne la philosophie médicale et l’éthique à l’Uiversité de Gand. Sa chronique paraît dans De Standaard un mardi sur deux.

Temps de lecture: 3 minutes

Si la cinquième saison de Black Mirror est disponible sur Netflix depuis la semaine dernière, l’actualité des derniers jours et des dernières semaines rappelle plutôt un épisode de la saison trois (« Haine virtuelle – Hated in the Nation »). Un pirate y lance le hashtag #DeathTo (en français #MortÀ) pour vouer aux gémonies des personnalités qui suscitent l’indignation du public et, à la fin de la journée, assassine la personne dont le nom a été le plus cité. Mais il ne s’en tient pas à ces quelques actes sordides : visant en réalité aussi bien les célébrités désignées à la vindicte publique que leurs délateurs, il finit par massacrer tous les utilisateurs du mot-dièse, sur lesquels s’abat un essaim de drones-abeilles qui s’introduisent dans le cerveau des victimes par l’oreille — la douleur est à ce point insoutenable que celles-ci mettent fin à leurs jours. Pesante, l’ambiance n’est pas sans rappeler celle du film Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock.

Cette histoire soulève des questions à la fois sur la vulnérabilité des technologies que sur le statut des mots avec lesquels on s’invective sur les réseaux sociaux. Que fait-on réellement lorsque l’on accable quelqu’un d’injures en ligne ? S’agit-il d’une simple plaisanterie, comme l’affirme un des personnages de « Haine virtuelle » ?  Ou faut-il tout prendre au pied de la lettre, comme on le fait face à des insultes dans la vie réelle ? Le scénario de cet épisode Black Mirror interroge la césure entre les mondes virtuel et physique. Le fait de donner suite à ce que nous écrivons sur les réseaux sociaux démontre la schizophrénie dont nous faisons généralement preuve.

Le week-end dernier, ma très chère collègue Alicja Gescinska a fait état, dans ce journal, des torrents de boue qui s’étaient déversés sur elle après qu’elle eut affiché ses ambitions politiques (De Standaard du 8 juin). Il faut croire que dans l’univers du numérique, on est pris pour cible dès lors que l’on s’affirme politiquement. Plus tôt cette semaine-là, Walter Lübcke, homme politique membre de la CDU, a été assassiné en Allemagne. Il était dans la ligne de mire des « haters » depuis quelque temps en raison de ses interventions dans les débats sur l’immigration. La prudence est de mise, car l’enquête est en cours, mais même sans ce meurtre, on trouve là une énième illustration de la réalité quotidienne engendrée par l’avènement d’internet : la multiplication des haines.

Se pourrait-il que la Toile fasse ressortir ce qu’il y a de pire en nous, surtout lorsqu’il s’agit de discussions politiques ? Il faut évidemment se pencher sur les liens entre cause et conséquence : la haine s’est-elle intensifiée parce que nous pouvons l’exprimer en ligne ou cette colère trop longtemps réprimée se manifeste-t-elle parce que le monde numérique lui offre enfin une tribune ? Quoi qu’il en soit, il n’a jamais été aussi facile de diffuser des sentiments violents. Reste à savoir comment s’attaquer au problème.

On semble parfois l’oublier, mais les anathèmes jetés sur les réseaux sociaux ont des implications réelles. Le nombre de (jeunes) personnes qui se sont donné la mort à la suite de propos haineux en ligne ou d’humiliations publiques est tout sauf négligeable. Les mots ne sont pas que des mots, écrivait il y a une cinquantaine d’années John Langshaw Austin dans Quand dire, c’est faire – et il avait raison. Lorsqu’un juge acquitte un accusé, il pose un acte en même temps qu’une parole. Les insultes ont, elles aussi, une valeur performative. Elles touchent des êtres de chair et de sang. Sans compter que les mots peuvent inciter autrui à agir : si quelqu’un vous menace de mort, mais sans le penser réellement, il se peut parfaitement qu’une tierce personne prenne ses propos au sens propre et joigne le geste à la parole.

Pourtant, nous ne prenons pas ce phénomène au sérieux : en ligne, nous encaissons certaines choses que nous ne laisserions pas passer dans la vie réelle. Imaginez que vous entriez dans un restaurant et qu’un inconnu fonce sur vous et vous traite de tous les noms sans raison. Vous ne vous contenteriez pas de penser « Oh, ce ne sont jamais que des mots », n’est-ce pas ? Alors, pourquoi réagir ainsi sur l’autoroute de l’information ?

Le numérique a apporté quantité de changements positifs. Nous portons désormais un regard collectif sur la société, ce qui complique grandement la vie des puissants et des corrompus, qui ne peuvent plus balayer leurs affaires sous le tapis aussi facilement que par le passé. Globalement, le fait que nous ne tolérions plus que les choses se jouent en coulisse est une évolution positive. Nous avons un accès direct au monde, si bien que les intermédiaires et les repères classiques de nos vies — les autorités — tombent en déliquescence. Ce qui est également une bonne chose, car les asymétries ne sont d’aucune utilité. Je continue toutefois de me demander pourquoi cette évolution nous a conduits à nous enfoncer ainsi dans la fange. Car ce n’est qu’en réinventant le respect mutuel que nous pourrons aller de l’avant. Tant que nous n’y parviendrons pas, il ne fera pas bon vivre en Arcadie.

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