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Couvre-feu: les Pays-Bas en proie aux émeutes, la Belgique sur la même voie ?
28·01·21

Couvre-feu: les Pays-Bas en proie aux émeutes, la Belgique sur la même voie ?

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

Isopix

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Pourquoi les manifestations contre les mesures sanitaires aux Pays-Bas dégénèrent-elles à ce point depuis quelques jours ? Et comment expliquer que notre pays soit relativement épargné, malgré quelques Belges impliqués dans les émeutes en cours chez nos voisins ?

La zone de police de Lanaken-Maasmechelen a reconduit un mineur chez ses parents après l’avoir arrêté à Stein, commune frontalière située côté néerlandais. Quant à savoir si des personnes majeures ont également été appréhendées, le flou demeure : les porte-parole des services de police néerlandais ne souhaitent pas communiquer sur le sujet.

La zone de police du Limbourg belge enquête également sur un message publié sur les réseaux sociaux, lequel incite à mettre Maasmechelen à feu et à sang le week-end prochain. « Heel MM (Maasmechelen) in opstand! » (« Tout Maasmechelen se soulève ! », ndt)

Aux Pays-Bas, plusieurs villes ont vu des manifestations éclater le week-end dernier, en protestation contre les mesures sanitaires décrétées par les autorités. Les premiers soubresauts ont eu lieu à Stein et à Urk, village de pêcheurs bien connu pour sa mentalité contestataire. Des manifestants y ont incendié un centre de dépistage et agressé un agent de sécurité qui accompagnait une équipe de la chaîne NOS.

Dimanche, les échauffourées se sont répandues à travers le pays. La police a arrêté 170 personnes à Amsterdam et 50 à Eindhoven, où les évènements ont particulièrement tourné au vinaigre. Les émeutiers ont brisé des vitres, saccagé des commerces et brûlé une voiture du gestionnaire ferroviaire ProRail.

À Enschede, un hôpital a été pris d’assaut. « Le personnel hospitalier s’est démené afin de préserver la santé des gens », a tenu à souligner Mark Rutte, Premier ministre néerlandais. Le bourgmestre d’Eindhoven, Jo Jorritsma, a quant à lui déclaré que « si ce mouvement continue de la sorte, nous nous dirigeons tout droit vers une guerre civile ».

Lundi soir encore, de nouvelles confrontations entre jeunes et forces de l’ordre ont vu le jour. À Rotterdam comme à Geleen, des émeutes ont éclaté.

Selon le criminologue Henk Ferwerda, directeur du centre de recherche Beke, il s’agit d’émeutes « à la hollandaise ». Un phénomène qu’il qualifiait « d’émeutes purement gratuites » dans des travaux effectués il y a dix ans. Il y recensait d’ailleurs trois types de soulèvement populaire : des troubles de masse, qui surviennent dans la foulée de manifestations militantes ; des violences arrangées, comme c’est par exemple le cas quand deux groupes de hooligans décident d’en venir aux mains ; et enfin des émeutes en réaction à un incident précis, notamment à la suite d’un décès dans le cadre d’une intervention policière.

« Ce week-end, les trois tendances se sont rencontrées », précise le criminologue. « Afin de protester contre l’interdiction de manifester, des négationnistes du virus ont décidé de se rassembler pour aller prendre un café, prétendument, et la police leur a donné une heure pour quitter les lieux. Ensuite, d’autres groupes se sont joints à eux : des radicaux de droite, des hooligans, et des bandes de jeunes. Les manifestations ne sont alors qu’un prétexte pour en découdre avec la police. »

Aux Pays-Bas, on démissionne, en Flandre et en Belgique, on reste au pouvoir

Dans ce contexte, la police peine à distinguer les fauteurs de trouble des simples manifestants venus prendre un petit café. « Qu’est-ce qui pousse ces gens à agir de la sorte ? », s’interroge Mark Rutte. Selon Henk Ferwerda et Don Weeninck, sociologue de la violence (université d’Amsterdam), la réponse tient en un mot : l’adrénaline. « Les affrontements à l’ancienne, entre policiers et hooligans, ont pratiquement disparu, mais ces groupes existent toujours », explique Don Weeninck. « À présent, ils ont l’occasion de s’en donner à cœur joie. Faire corps avec cent personnes leur procure une certaine énergie, et il semblerait que la police soit un ennemi légitime à leurs yeux. »

En Belgique, si ce phénomène n’a pas encore pris une telle ampleur, il convient tout de même de citer les débordements de la manifestation Black Lives Matter l’année passée, ou encore les émeutes qui ont suivi l’hommage à Ibrahima, jeune homme décédé à la suite d’une arrestation policière.

Indépendamment des fauteurs de trouble, la colère à l’égard de la gestion sanitaire monte aux Pays-Bas, bien que les mesures n’aient pas été particulièrement durcies. Les Néerlandais peuvent encore recevoir de la visite, par exemple, mais le nouveau couvre-feu dès 21h représente à leurs yeux la goutte de trop.

Place au doute et à la critique

Contrairement à la Belgique, la mesure a fait l’objet de débats parlementaires préalables aux Pays-Bas, donnant lieu à un marchandage politique. Les partis de gauche ont ainsi pu négocier une réduction du trafic aérien et repousser le couvre-feu de 20h30 à 21h. Les compromis, peut-on lire dans le quotidien NRC, sont « le cœur de la politique, mais pas des situations de crise ».

« Chaque mesure entraine des discussions et des débats parlementaires », indique le Don Weeninck. « Ainsi, le doute et la critique sont permis. »

Depuis des mois, d’aucuns surfent sur la vague du scepticisme avec succès, à l’image de la campagne #ikdoenietmeermee (que l’on pourrait traduire par « ne comptez plus sur moi », ndt) lancée par l’artiste Famke Louise, ou de Lange Frans, rappeur et présentateur TV dont le compte Youtube s’est vu supprimer pour avoir relayé de fausses informations. Au printemps dernier, « Ongehoord Nederland », le canal d’Arnorld Karskens, a publié une vidéo reprenant 28 citations fallacieuses et non prouvées à propos du coronavirus. Le site de Robert Jensen, présentateur TV et animateur radio, est également dans le collimateur de la Défense néerlandaise pour avoir propagé de l’intox.

Du côté flamand, la désinformation, le lobby antivax et les complotistes existent et s’organisent également, en se rassemblant par exemple sous la bannière du collectif « Viruswaanzin », mais le phénomène n’atteint pas de telles proportions.

« Il n’y a pas d’analyse comparative, mais on observe aux Pays-Bas que les complotistes forment un réseau », explique Ike Picone, professeur de journalisme et d’études des médias à la VUB. « Ils tissent des liens en ligne et leurs messages respectifs se renforcent mutuellement, les uns invitant les autres. Certains internautes ont suffisamment de pouvoir d’influence que pour susciter de vives polémiques, attirant ainsi de nouvelles recrues parmi la sphère complotiste.

Ce morcellement du paysage médiatique, causé par les réseaux sociaux et les caisses de résonnance qui en découlent, est à l’œuvre dans les quatre coins du monde. Or comme c’est souvent le cas pour les questions relatives au numérique, les Pays-Bas ont une longueur d’avance sur notre pays. « Des retombées en Flandre ne sont donc certainement pas à exclure », avertit le professeur.

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