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7 juillet 2020

Négociations fédérales: bienvenue au cœur des ténèbres (et faudra pas pleurer!)

Temps de lecture: 3 minutes

On aurait pu se dire qu’au niveau de la formation du gouvernement, on ne pouvait pas tomber plus bas. Et pourtant… En tout cas, il ne faudra pas venir pleurer si la prochaine fois, ce seront les extrêmes qui prendront l’initiative.

Si vous cherchez une bonne lecture pour les vacances, nous vous recommandons « Au cœur des ténèbres », cette fameuse nouvelle écrite par Joseph Conrad il y a plus de 100 ans. Dans ce récit de la remontée du fleuve Congo à la quête de l’ivoire, l’auteur décrit les terres ténébreuses du cœur de l’Afrique. Afin de rendre cette lecture la plus éclairante possible, après les regrets grandioses exprimés par le roi de la semaine passée, il convient de lire l’ouvrage en gardant à l’esprit l’idée qu’on se faisait du Congo et du colonialisme à l’époque.

Nos responsables politiques, eux, ont une autre bonne raison de lire l’œuvre de Conrad : leur longue quête d’un gouvernement. « Au cœur des ténèbres » nous emmène dans une quête laborieuse (de 404 jours jusqu’ici) vers un lieu que Conrad n’a pu décrire que par ces mots : « Horreur ! Horreur ! » Un périple vers les tréfonds les plus sombres de l’homme.

Scier la branche sur laquelle ils sont assis.

C’est en effet sur l’horreur qu’a débouché cette semaine l’indispensable quête d’un gouvernement fédéral. On pourrait penser que les politiques qui s’échinent à chercher une issue mériteraient tout notre crédit, mais il se trouve que ces mêmes politiques s’échinent aussi à scier la branche sur laquelle ils sont assis. Des présidents de partis aussi irresponsables qu’inexpérimentés se sont mis à tweeter, à facebooker, à instagrammer, voire à tiktoker qu’ils travaillaient de bon cœur, mais autour de la table des négociations, c’était le néant qui régnait, avec Georges-Louis Bouchez (MR) en maître des cérémonies. Grâce à ses coups de poker assortis de verbiages de mauvais aloi, nous allons pouvoir revenir une fois de plus à la case départ, tant la tentative de formation d’une coalition Arizona (libéraux, chrétiens-démocrates, N-VA et sp.a) semble désormais à l’agonie.

Le Vlaams Belang n’avait rien à voir dans cette affaire

La Belgique francophone a l’impression que le président du CD&V, Joachim Coens, a scellé une alliance avec le Vlaams Belang pour s’opposer à l’extension de la loi sur l’IVG. Que l’on soit d’accord ou non avec Coens, il faut reconnaître qu’il avait été clair depuis le début : l’extension de cette loi allait inéluctablement faire obstacle aux négociations. Le Vlaams Belang n’avait rien à voir dans cette affaire, et Bouchez savait très bien ce qui était en jeu quand il a fait le forcing jeudi passé pour aboutir à un vote au parlement.

Les trois rois mages ont promis vendredi d’enterrer la hache de guerre et de « mettre en œuvre toute leur énergie politique dans la confection d’un plan de relance pour le pays. » Il reste à espérer qu’ils auront bien compris ce qu’ils ont à faire cette fois-ci.

Pieter Timmermans, président de la FEB, a résumé l’urgence de la situation comme suit :

« Chers présidents de partis,

1. Croissance : -8,3 %
2. 180 000 chômeurs de plus
3. 10 % d’entreprises en faillite
4. Incertitude énergétique
5. Coûts du vieillissement
6. Trafic
7. Les plus faibles perdent leurs revenus
8. Soins de santé sous pression
9. 5G ?
10. Investissement public ?

Mais pas de gouvernement fédéral possible. »

Pour la Wallonie, la longue attente d’une relance au niveau fédéral s’avère dramatique.

Bouchez et ses collègues francophones avaient pourtant une autre raison d’accorder toutes leurs priorités à la formation d’un nouveau gouvernement. Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque nationale et, soit dit en passant, membre du même parti que M. Bouchez, a mis quelques points sur les i en dénonçant une Wallonie « plus proche du communisme que du néo-libéralisme ». Taux d’emploi, taux d’épargne, revenu disponible par habitant, activité économique privée… dans tous ces paramètres, la Wallonie est à la traîne. Pourtant, le gouvernement wallon se permet des dépenses publiques équivalant à 70 pour cent de son produit intérieur brut. Autant dire que pour la Wallonie, la longue attente d’une relance au niveau fédéral s’avère dramatique.

Technocrates

Les conditions ne sont-elles pas suffisamment graves pour que se forge exceptionnellement une coalition d’urgence ? De quoi nos responsables politiques ont-ils besoin ? Cette coalition devra consacrer le reste de la législature à trouver une issue à la crise et à établir un plan pour le secteur des soins de santé.

Que l’on accorde aux technocrates un rôle plus important afin qu’ils puissent soutenir le gouvernement. Universités, entreprises, société civile : partout, ce sentiment d’urgence se fait ressentir.

Tous les partis qui font du surplace depuis 404 jours ont tout intérêt à ce que la crise soit bien gérée, car tout ce qui résultera de ces tergiversations irresponsables, ce seront des élections contre eux et pour les extrêmes. Tous les partis le savent, et malgré tout, c’est la paralysie qui l’emporte. « Nous pénétrions de plus en plus profondément au cœur des ténèbres », écrivait Conrad. Il ne faudra pas venir pleurer.

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