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11 novembre 2015

Minuit moins une au Burundi

Temps de lecture: 4 minutes

« Appelez-moi Franck.  Je préfère ne pas utiliser mon vrai nom car j’ai peur.  Ils cherchent tout le monde, ici, tout le monde est suspect.  Des jeunes surtout sont arrêtés, au grand désespoir de leurs parents.  Nul ne sait s’ils reviendront vivants.  Des pères et des mères pleurent.  D’impuissance. »

Katrien Vanderschoot est spécialiste de l’Afrique à la VRT

Ces quelques mots sont extraits du journal d’un jeune homme issu de l’un des quartiers populaires de Bujumbura, où la contestation de l’éventualité d’un troisième mandat du président Pierre Nkurunziza est la plus vive.  Il a envoyé son journal à une amie qui a quitté la Burundi il y a quelques mois.  J’ai recueilli aussi d’autres témoignages.  Hier encore, une terrible photo d’un homme assassiné, un courtier d’assurances favorable au régime.  Son cœur était sorti de sa poitrine.  Il s’appelait Gabin Sungura.  J’ai trouvé un éloge du président sur sa page facebook : «Je suis certain que même ceux qui méprisent Nkurunziza comprendront que le président, qui est proche du peuple, a raison. »  Mais était-ce une cible intentionnelle ?  Qui a commis l’attentat ?  Rien n’est certain au Burundi, sauf les faits criminels.

Le feu qui couve

Combien de morts faut-il pour qu’on parle d’un conflit, d’une guerre civile, d’un génocide ?  Au Burundi, les parties en conflit semblent savoir avec précision comment laisser couver le feu sans que la fumée se voie à des lieues.  Lorsqu’à la fin avril la révolte populaire éclata contre la candidature contestée du président Nkurunziza à un troisième mandat, les caméras étaient encore là.

Des journalistes ont vu la violence avec laquelle les manifestations étaient disloquées.  La tentative de coup d’état de la mi-mai a également été violemment réprimée.  Six semaines de manifestations presque quotidiennes dans la capitale Bujumbura et la réprobation quasi unanime des acteurs internationaux ont suscité le report des élections de quelques semaines, mais, le 24 juillet, la commission électorale a annoncé que Nkurunziza avait été élu pour un troisième mandat avec près de 70% des voix.

La réélection de Nkurunziza a eu pour seul effet de précipiter encore plus le Burundi dans le chaos.  Les caméras étaient parties, mais la violence était toujours présente.  200.000 citoyens au moins ont pris la fuite vers les pays voisins.  Seuls quelques rares médias permettaient encore de comprendre ce qui se passait.  Différents hommes politiques, journalistes et activistes des droits civiques ont été littéralement réduits au silence.  L’un d’eux, l’éminent président de l’APRODH Pierre Claver Mbonimpa, se remet à Bruxelles d’un coup sur la nuque reçu au mois d’août.  Comme quelques rares autres, il ose encore parler et suit l’évolution du tribut de morts, grâce à des collaborateurs restés sur place.  Dans un entretien  accordé au milieu du mois dernier, il parlait de plus de 250 personnes décédées depuis septembre : des hommes, des femmes, des étudiants, des enfants. »

Angoisse

La situation actuelle du Burundi rappelle celle qu’a connu son voisin le Rwanda au cours des quelques mois qui ont précédé le génocide de 1994.  De nombreux paramètres sont identiques.  Régime controversé, milices de jeunes sans scrupules et exaspérés, Imbonerakure, révolte armée dans les quartiers populaires (tutsi), règlements de comptes politiques et surtout l’angoisse, alimentée par les discours des semaines et jours précédents, que chaque « camp » interprète à sa manière.

Le président du sénat, Révérien Ndikuryo, a tenu un discours séditieux devant quelques « chefs de quartiers » de Bujumbura.  Il a appelé à incendier les quartiers rebelles.  « Si on vous dit ‘’Maintenant, au boulot’’, commencez alors l’opération ‘kora’. »  Selon les uns, il s’agissait simplement d’une incitation à une intervention policière musclée, selon les autres, ce « boulot » contenait un message lugubre, comparable au nom de code utilisé par le régime du Rwanda voisin, juste avant le génocide, pour déclencher les assassinats collectifs.  A l’époque, c’étaient les médias de la haine, maintenant ce sont les médias sociaux qui sont les moteurs de l’angoisse, qui donnent à chaque mot une interprétation personnelle, ce qui mène à la récupération politique.

Passé non assimilé

Mais les événements du Burundi sont-ils le reflet du printemps de 1994 au Rwanda ?  Stef Vandeginste, spécialiste du Burundi à l’Université d’Anvers, croit plutôt à un « passé non- assimilé » de l’histoire du Burundi.  A cette même période, après l’assassinat du président hutu Ndadaye, la capitale Bujumbura était le théâtre de conflits ethniques, où un appareil de sécurité dominé par les Tutsi, ainsi que des milices de jeunes, attaquaient systématiquement les citoyens hutus qu’ils faisaient fuir.  Une partie des autorités actuelles avaient alors quitté la capitale et le pays.  L’actuel président du sénat, notamment, a rejoint les rebelles dans le maquis.  « De nombreux membres du gouvernement d’aujourd’hui ont encore des blessures et voient la réalité au travers des lunettes qu’ils portaient dans le maquis ; y compris le président Nkurunziza lui-même.  Ces mois-ci, au Burundi, il y a matière à représailles », dit Vandeginste.  « En tout cas, du côté du gouvernement, une élite tutsi est en train de se former qui vent, à nouveau, chasser un président hutu du pouvoir.  Mais il est dangereux de réveiller de vieux démons. »

Climat anti-belge ?

Au Burundi, de nombreux Belges s’inquiètent de la dégradation de la situation.  Il y a eu des manifestations devant l’ambassade de Belgique et, récemment, le parti du gouvernement, le CNDD, a fortement critiqué le « néocolonialisme » de notre pays, parce que la Belgique a sanctionné le troisième mandat de Nkurunziza ainsi que la vigoureuse intervention policière en diminuant de moitié l’aide au développement.  A nouveau, Stef Vandeginste ne pense pas à un « scénario Rwanda », lorsque les Belges étaient visés les premiers.  « Nkurunziza veut un agenda panafricain, il recherche des alliés qui disent aussi que l’Afrique ne doit pas se laisser dicter sa conduite par l’Union européenne et des ex-colonisateurs qui continuent à leur infliger des sanctions.  En ce sens, il trouve des alliés objectifs en le Rwanda et le Congo, où les présidents souhaitent aussi rester plus longtemps au pouvoir.  Mais, en ce moment, le risque d’une escalade est particulièrement grand.  « Jusqu’à présent, la pression diplomatique n’a eu aucun effet, et j’ai l’impression que le régime burundais est prêt à tout. »

Katrien Vanderschoot

L’article en V.O. sur le site de la VRT

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