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Les électeurs flamands sont-ils de droite? Politiciens et médias forcent le trait
31·08·22

Les électeurs flamands sont-ils de droite? Politiciens et médias forcent le trait

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Photo by Nick Fewings on Unsplash

Maxime Kinique
Traducteur Maxime Kinique

Tous partis confondus, les hommes et femmes politiques flamands interprètent trop à droite les choix politiques de leurs électeurs et électrices. En cause : les résultats électoraux, qui alimentent l’image d’un consensus de droite, mais aussi les journalistes flamands, qui positionnent l’opinion publique trop à droite sur l’échiquier idéologico-politique.

Demandez à cent Flamands habilités à voter s’ils estiment que 67 ans doit rester l’âge maximum du départ à la retraite, et 91 vous répondront par l’affirmative. Demandez ensuite à cent politiciens flamands de deviner ce chiffre et ils estimeront, en moyenne, que seuls 75 Flamands sur 100 seront d’accord avec cette assertion.

Cet exemple est l’un de ceux que les politologues Stefaan Wal­grave, ­Karolin Soontjens et Julie Sevenans (université d’Anvers) mettent en avant pour démontrer que nos politiciens ne sont pas très doués pour percevoir correctement l’opinion publique. En 2018, ils ont interrogé un panel de 179 ministres, députés et présidents de parti flamands et les résultats de leur étude paraissent aujourd’hui dans le livre « Politicians’ reading of public opinion and its biases » (Oxford University Press).

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Les trois chercheurs anversois relèvent par ailleurs que les politiciens sous-estiment également le nombre de Flamands habilités à voter qui souhaitent bannir les voitures polluantes des centres-villes, qui n’expulseraient jamais une personne vers un pays qui ne respecte pas les droits humains ou qui souhaitent conserver le principe du vote obligatoire lors des élections.

Pour ces deux derniers thèmes, une majorité de soutien nette se dessine au sein de l’électorat flamand alors que le politique considère que ce soutien n’est le fait que d’une minorité. « Ces erreurs d’interprétation ne sont pas sans conséquences. Le vote obligatoire, par exemple, a été supprimé pour les élections locales alors qu’il y avait dans chaque électorat une base de soutien pour le conserver », indique Sevenans.

Généralisation abusive

Rien n’interdit bien évidemment à un homme ou une femme politique de ramer à contre-courant de son électorat ou de l’opinion publique, mais il est frappant de constater qu’ils déclarent ne pas (vouloir) le faire. Ils ont même le sentiment de bien percevoir l’opinion publique. Il est faux de dire que les politiciens ne tiennent pas compte des souhaits des gens : c’est même tout le contraire, et cela rend leurs erreurs de perception d’autant plus douloureuses. À les entendre, c’est surtout à travers des contacts directs avec le « citoyen lambda », les médias traditionnels et leurs liens avec différents mouvements et groupes de pression que les politiciens prennent le pouls de l’opinion publique. Ils utilisent également les réseaux sociaux à cet effet, mais dans une moindre mesure.

Walgrave parle d’une « approche empreinte d’amateurisme » qui génère une photographie déformée de la réalité. Cette critique peut également être adressée aux politiciens actifs au Canada, en Suisse et en Allemagne, les autres pays auxquels les trois politologues de l’université d’Anvers se sont intéressés dans le cadre de leur vaste étude. Les boulimiques de dossiers, les bourgmestres ou les politiciens chevronnés ou bardés de diplômes ne s’en sortent pas mieux. On observe également peu de différences entre partis.

« Politiciens et médias se renforcent mutuellement dans leur conviction que l’électeur flamand a le cœur qui penche à droite sur toute une série de thèmes »

Il est significatif de constater que les politiciens ont tendance à situer l’électeur trop à droite sur l’échiquier politique. Pour expliquer ce biais, les chercheurs évoquent en premier lieu les résultats électoraux. « Le succès de la N-VA et du Vlaams Belang alimente l’image, y compris au sein des autres partis, que l’opinion publique en Flandre est plutôt à droite », décode Sevenans.

Il s’agit là d’une généralisation abusive, met en garde Walgrave. « Elle se fonde sur le postulat erroné que le comportement de l’électeur est le parfait reflet de l’opinion publique, ce qui n’est pas du tout le cas. »

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« De Stemming », le sondage d’opinion réalisé par De Standaard et VRT NWS, a ainsi montré que beaucoup d’électeurs sont loin d’être sur la même ligne sur tous les thèmes que le parti pour lequel ils votent. Parfois, même, ils ne votent pas pour le parti dont ils sont le plus proches sur le plan idéologique. Plusieurs raisons peuvent expliquer cela : le « mauvais » parti compte dans ses rangs une figure de proue charismatique, a formulé certaines promesses durant la campagne, etc. En tout cas, le lien entre le vote qu’effectue un électeur et son positionnement sur certains dossiers est relatif. « Dans les dossiers socioéconomiques surtout, un biais de droite conduit à une vision déformée de la réalité », estime Walgrave.

Surcompensation 

Dans les régions ou pays où les partis de droite dominent moins le paysage politique, comme la Wallonie, ce biais est moindre sans être pour autant inexistant alors que dans un pays tel que les États-Unis, il est par contre beaucoup plus marqué. Les chercheurs pointent ici l’influence des réseaux sociaux, sur lesquels les politiciens de droite se montrent généralement beaucoup plus actifs. « Sur les réseaux sociaux également, ce sont souvent eux qui donnent le ton. Les politiciens de gauche avec lesquels nous nous sommes entretenus sont plus réticents à l’idée de se présenter de la même manière en ligne, à l’exception notoire d’un Conner Rousseau. Cette différence d’attitude contribue elle aussi à travestir l’image de la société », affirme Walgrave.

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Cette vision déformée de la réalité est également véhiculée par les médias traditionnels, qui ont tendance à situer l’opinion publique plus à droite qu’elle ne l’est réellement. Ici aussi, les réseaux sociaux et les résultats électoraux semblent constituer les raisons de ce biais de droite, même si on ne peut pas exclure un phénomène de surcompensation par rapport au positionnement plus à gauche d’une majorité des 160 journalistes interrogés. « Politiciens et médias se renforcent mutuellement dans leur conviction que l’électeur flamand a le cœur qui penche à droite sur toute une série de thèmes », conclut Sevenans.

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