« Bart De Wever veut nationaliser les élections anversoises »

5 février 2018 | Auteur : | Temps de lecture : 10 minutes

Anversois de souche, le professeur de sciences politiques Dave Sinardet suit la politique de la métropole flamande depuis son plus jeune âge. Selon lui, le bourgmestre Bart De Wever (N-VA) pourrait avoir des difficultés à conserver la majorité actuelle à Anvers après les élections communales d’octobre. Une telle situation pourrait par ailleurs avoir des répercussions au fédéral, comme il nous l’explique dans cette interview accordée à DaarDaar.

Pourquoi parle-t-on d’Anvers comme un laboratoire politique ?

Différents nouveaux mouvements et partis politiques flamands, comme l’écologisme avec Agalev (ndlr : devenu Groen) et l’extrême-droite avec le Vlaams Blok (ndlr : devenu Vlaams Belang) ont vu le jour à Anvers. Selon le cliché, souvent exagéré, les Anversois ne sont pas les plus modestes et ont tendance à dire : Anvers est à l’avant-garde à beaucoup de niveaux, notamment politique.

Mais il y a aussi une raison plus prosaïque pour cet effet laboratoire : Anvers est la plus grande commune du pays, il est dès lors plus facile d’avoir un premier siège que dans d’autres communes plus petites. Il suffit d’y avoir 2-3 % pour obtenir un siège. Un parti encore inconnu va donc plus facilement faire ses premiers pas à Anvers qu’ailleurs.

Il y a aussi un effet laboratoire au niveau des coalitions. En 1921, une des premières coalitions entre socialistes et chrétiens-démocrates s’est faite à Anvers, appelé alors le « mariage mystique ». Cela a aussi fortement inspiré la formation de coalitions rouge-romaines au niveau national. Anvers a d’ailleurs été dirigée par une coalition catholique-socialiste pendant une grande partie du siècle dernier.

Les coalitions actuelles de centre-droit aux niveaux flamand et fédéral ont également d’abord vu le jour à Anvers en 2012. On a qualifié le gouvernement fédéral de « coalition suédoise », mais j’ai tendance à l’appeler la « coalition anversoise ». Et ce n’est pas une coïncidence : Bart De Wever avait pour projet d’aller vers des coalitions de centre-droit dans les différents niveaux de pouvoir. Pour des raisons idéologiques, mais aussi parce que c’est toujours plus facile quand il y a une symétrie plus grande entre les différents niveaux de pouvoir. Une dynamique s’est créée à la suite de la victoire de Bart De Wever.

Les résultats des élections communales à Anvers vont-ils donner le ton des élections fédérales ?

C’est ce que Bart De Wever dit : « si la gauche revenait au pouvoir à Anvers, ce sera un premier pas vers un changement de coalition au fédéral et donc un retour du parti socialiste. » Il a des raisons stratégiques de le dire : la N-VA souhaite nationaliser les élections locales.

Au niveau communal, ils ont dû rapidement développer des sections locales et ils sont moins bien implantés que le CD&V par exemple. Ils souhaitent donc que les électeurs votent en ayant une dimension nationale à l’esprit, car le parti est plus fort au niveau national avec des personnes comme Jan Jambon et Theo Francken.

Même si je comprends les raisons stratégiques, je dois avouer que Bart De Wever n’a pas complètement tort sur le fond. En 2012, il y a eu un lien entre les élections locales anversoises et le fédéral et je pense que cela sera en grande partie vrai en 2018. Si Bart De Wever perd son écharpe maïorale, cela va donner le ton pour les campagnes électorales flamandes et fédérales.

Comment le projet Samen a-t-il vu le jour ?

Cela fait trois décennies que l’on parle de la formation d’un front progressiste à Anvers dans les milieux de gauche. Ils ont essayé de le faire maintenant, car les cartes étaient réunies sur le plan stratégique. La N-VA va obtenir probablement plus de 30 % des voix. Même s’il est possible d’écarter le plus grand parti pour former une majorité alternative, c’est extrêmement difficile dans ce cas-ci : imaginez-vous que la N-VA garde son score de 37% avec un Bart De Wever qui est de loin le champion des voix de préférences et que le prochain parti a autour des 20%.

Écarter alors Bart De Wever serait critiqué comme étant illégitime et le mettrait dans sa position favorite de « underdog » 6 mois avant les élections fédérales. Pour avoir la légitimité et la vraie possibilité de renverser la coalition actuelle, c’était donc logique d’associer socialistes et écologistes pour atteindre un score au-delà des 30%. Ça pouvait aussi créer une dynamique dans la campagne: tous ceux qui ne veulent plus de Bart De Wever auraient une alternative claire.

En plus, au niveau communal, le système électoral Imperiali donne plus de sièges aux listes qui ont beaucoup de voix. Plus grande est la liste, plus il est facile d’avoir un siège supplémentaire. Si on compare deux partis qui ont 16 % ou une liste qui en a 32, cette dernière aura au moins un siège en plus que les deux partis additionnés. 

Comment et pourquoi cette alliance a-t-elle capoté ?

Il a fallu attendre trois décennies avant que ça ne se fasse, mais après trois mois c’était déjà fini.

Ce n’est pas à cause de différences de programmes sur le fond. Les deux partis ont une culture différente et ça a certainement joué. Chez Groen, le principe de la démocratie de base prévaut et l’arrière-ban est très critique. Les militants se demandaient s’ils pouvaient faire confiance aux socialistes. Groen a d’ailleurs demandé au sp.a que les anciens ténors socialistes ne soient pas trop visibles, car ils sont liés à une ancienne culture politique. Ils étaient contents que Tom Meeuws soit le nouveau visage du sp.a, mais les problèmes sont arrivés à cause de lui.

Les socialistes se sentaient un peu enfermés dans l’alliance. Ils devaient se contenter d’une troisième place sur la liste alors qu’ils avaient eu le bourgmestre pendant 80 ans. De plus, ils ont actuellement 12 sièges contre 4 pour Groen. La force de Groen, certains diront l’arrogance de Groen, est basée sur une réalité virtuelle de sondages. La démission de Tom Meeuws était la goutte qui a fait déborder le vase. C’était l’humiliation de trop, ils ne voulaient pas sacrifier leur figure de proue. Plus fondamentalement, le projet n’a pas été bien préparé, il y avait un manque clair de leadership. C’est de l’amateurisme politique.

Pour une fois qu’un projet voyait le jour qui essayait – ou prétendait – de dépasser les clivages et intérêts de partis traditionnels, il est resté empêtré dans ces mêmes clivages et intérêts. Ca risque de décourager d’autres initiatives similaires. C’est dommage dans un pays où les partis sont beaucoup trop dominants. C’est ce qu’on peut reprocher à sp.a et à Groen.

Et la candidate indépendante Jinnih Beels, ancienne numéro 2 de Samen ?

Elle a choisi d’aller au sp.a en raison de ses relations avec Tom Meeuws et d’autres personnalités quand elle travaillait à la police anversoise. Ce qui est paradoxal, c’est que la fracture de Samen a renforcé la cohésion interne au sein du sp.a. Ils ont également gagné en confiance.

Si elle tire la liste, ce sera intéressant de voir qu’une indépendante mène une liste sp.a. D’un côté, le parti socialiste a des raisons d’être fier, car elle a choisi leur parti. De l’autre, elle dit qu’elle ne veut pas avoir de carte de parti. Ce qui montre une certaine distance envers le parti. Si elle tire la liste, ce serait plus logique qu’on utilise un autre nom que sp.a. Le nom « Samen » est libre ! (rires)

Elle a pourtant un profil assez Groen. C’est une femme, jeune, allochtone. La mettre en première position va renforcer la concurrence avec Groen.

Elle a fait une bonne impression jusqu’ici, mais elle n’a parlé que des thématiques qui lui sont proches. Si elle devient tête de liste, elle va devoir faire beaucoup de débats généralistes et avoir un point de vue sur beaucoup de choses. Récemment, elle a récemment participé à un débat plus général sur la VRT et elle devait avouer qu’elle n’avait pas de vrai point de vue sur certaines questions abordées.

Si on veut tirer une liste d’un parti important dans la plus grande commune du pays, il faut quand même avoir un discours politique plus large, même au niveau national.

La fin de Samen fait-elle les affaires de Bart De Wever ?

Pas nécessairement. Il en sort un peu gagnant pour l’instant dans le sens où l’idée est renforcée qu’il va rester bourgmestre, car il n’y a pas la possibilité d’avoir une réelle alternative. Mais, en même temps, ça peut être dangereux pour lui, car certains de ses propres électeurs potentiels risquent de ne vont plus avoir le sentiment d’urgence de devoir voter pour lui.

Ce n’est pas parce que Samen n’existe plus que les personnes qui auraient voté pour cette liste vont soudainement voter pour Bart De Wever. On dit parfois qu’Anvers est une ville de droite, contrairement à Gand, mais Anvers est surtout une ville très divisée, sur beaucoup de plans d’ailleurs. En 2012, il y avait 17 % des voix qui sont allées à des partis à la gauche du sp.a, qui avait lui-même 28% en cartel avec le CD&V. Il y a donc toujours un potentiel important d’Anversois qui veulent voter pour une alternative progressiste. L’avantage pour Bart De Wever, c’est qu’il n’y aura pas d’autres listes qui pourront avoir un score proche de la N-VA.

Mais il y a deux nuances à apporter. Premièrement, « en politique, une semaine dure une éternité », comme disait l’ancien premier ministre britannique Wilson. Ce n’est pas parce que Bart De Wever semble intouchable aujourd’hui que des événements imprévus ne peuvent pas changer la donne.

Deuxièmement, dans la situation actuelle, même s’il est difficile de concevoir que la N-VA ne soit pas le premier parti, la question importante pour Bart De Wever est de savoir s’il va pouvoir garder sa majorité actuelle. La majorité de centre-droit est assez courte : 30 sièges sur 55.

En fait, c’est grâce à Patrick Janssens (ndlr : bourgmestre précédent sp.a) que Bart De Wever a pu former sa coalition de centre-droit, parce que le sp.a a fait un cartel avec le CD&V en 2012, ce qui a permis au CD&V d’avoir 5 sièges. Si les chrétiens-démocrates s’étaient présentés seuls, ils n’en auraient eu probablement que deux. C’est ce qu’on voit quand on regarde leur score aux élections provinciales dans le canton d’Anvers.

La coalition actuelle va-t-elle exercer un second mandat ?

Ce n’est donc pas sûr du tout. La venue de Kris Peeters est un couteau à double tranchant. D’un côté, Kris Peeters ne vient pas à Anvers par amour pour Bart De Wever et renforcer sa position. C’est clair que s’il y a une possibilité de créer une majorité alternative, Kris Peeters sera partant.

De l’autre, la venue de Kris Peeters peut aussi renforcer électoralement le CD&V et rendre au moins les chances beaucoup plus grandes que, mathématiquement, la coalition de centre-droit puisse se poursuivre. Et en politique, le jour des élections, c’est d’abord la mathématique qui compte.

Si la N-VA a le plus grand score et qu’il n’y a pas la possibilité d’avoir une majorité à gauche, un bon score du CD&V peut rendre la vie plus facile à Bart De Wever.

Le CD&V serait-il alors le faiseur de rois ?

Tout le monde dit ça, mais ce n’est pas sûr du tout, car on peut imaginer un scénario où il n’y a ni une majorité de centre-gauche, ni de centre-droit. Il faut tenir compte du fait que le Vlaams Belang est toujours soumis au cordon sanitaire et va probablement le rester et que même si sp.a et Groen accepteraient d’avoir une coalition avec le PTB, ce n’est pas le cas du CD&V.

Si le CD&V ne veut pas aller avec le PTB, cela rend les chances d’une coalition de centre-gauche assez limitées. S’il n’y a plus de majorité de centre-droit, alors il faudra aller vers un scénario où la N-VA et un des partis de gauche s’associent.

Et cela devient intéressant. Jusqu’il y a environ un an, la N-VA était assez sympathique envers Groen, elle n’avait pas cette tendance à attaquer tout le temps le parti écologiste, comme elle le faisait avec le sp.a.

Pourquoi ?

Parce que Bart De Wever a fait la même analyse que je viens de faire : ce n’est pas sûr qu’il puisse reconduire sa majorité actuelle et les options sont limitées. Pour lui, pas question de collaborer avec le Vlaams Belang et le PTB et il a fait des socialistes ses grands ennemis. Il ne reste donc plus que Groen. L’idée d’une coalition avec Groen était donc logiquement dans sa tête.

Mais depuis la création de Samen, ce scénario n’était plus possible. On a alors assisté à une polarisation plus forte contre Wouter van Besien et Groen. J’ai par ailleurs toujours considéré Samen comme un genre de préservatif politique pour Groen : à un certain moment, Groen pourrait être dans la situation très difficile où la N-VA leur fait une offre intéressante. Quand ils étaient dans Samen, ils étaient protégés, Bart De Wever devait négocier avec l’alliance.

C’est assez suicidaire pour Groen d’aller en coalition avec Bart De Wever devant toutes les caméras du pays à 6 mois des élections nationales. Cela pourrait faire fuir ses électeurs vers le sp.a ou le PTB.

Mais, si, en décembre 2018, il n’y a toujours pas de majorité et que l’on entend « Anvers est ingouvernable, il faut prendre ses responsabilités », cela peut créer d’autres dynamiques. Et si les différents partis sont dans l’impasse, le CD&V accepterait peut-être finalement d’aller avec le PTB.

Le 1er janvier 2019 est en tout cas une date butoir importante avant laquelle il faut avoir une majorité. Ce n’est donc pas encore gagné pour Bart De Wever. Pour lui, gagner les élections ce n’est pas un défi, mais gagner la formation de la coalition, c’est plus difficile.

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