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6 février 2018

« Transmigrant », ce mot qui réduit l’humain à une froide réalité statistique

Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

Coup de fil de la rédaction. Dis, tu ne voudrais pas développer un peu plus une réflexion postée sur Facebook ? Sur les transmigrants. Non, pas la personne. Le mot ! « Avec plaisir », leur répondis-je. Parce que j’aime la langue, ainsi que les émotions qu’elle renferme.

Lundi passé, j’ai été réveillé à huit heures par le journal parlé. Comme c’est l’hiver, j’ose parfois rester au lit un peu plus longtemps qu’à l’accoutumée. Pour un rédacteur indépendant, les vacances, c’est tous les jours. Les gens de mon métier sortent rarement de leur nid avant midi.

Un jeune Ethiopien s’est fait renverser sur l’autoroute en voulant échapper à la police lors d’une rafle sur un parking. Un plan foireux que lui avaient filé quelques passeurs amateurs. « S’ils te poursuivent, va sur l’autoroute, là ils ne pourront pas te suivre. » La vingtaine bien entamée, de l’énergie à revendre, des rêves plein la tête et en route pour une destination qui semble avoir plus à lui offrir que ce que la vie lui avait réservé jusqu’alors.

Ce qui m’a immédiatement titillé le cerveau à cette heure matinale, c’était l’utilisation du mot transmigrant. Trans-migrant. Tout à coup, je comprends. Le voilà. Lui. Le mot qui a réussi contre toute attente à se frayer une place dans notre vocabulaire quotidien. Et dont l’introduction nous dispense de toute émotion normalement ressentie lorsqu’on évoque l’histoire d’êtres humains en fuite.

Où est le problème ?

Lorsqu’on entend le mot réfugié, on s’imagine encore un être humain. Le mot transmigrant, lui, réduit l’être humain à un concept insensible dont la technicité froide n’a rien à envoyer au jargon administratif et comptable des années 1930. Un réfugié, c’est quelqu’un qui fuit un danger. Un transmigrant, c’est un euphémisme dont la signification littérale est « migrant en cours de route ». Sémantiquement et linguistiquement, c’est rigoureusement exact. La perception, l’évocation par contre – ou la sensation – du mot transmigrant est tout autre. Il fait penser qu’il s’agit de gens qui voyagent d’un point A à un point B, comme s’ils avaient fait leurs bagages et attendaient le prochain vol pour atterrir chez un lointain cousin. Pourquoi, tout à coup, ce changement de lexique ? Et pourquoi les médias se sont-ils empressés de choisir le mot transmigrant, comme s’il s’agissait seulement de migrants en transit, reprenant ainsi sans la moindre remise en question le discours politique ? Le transmigrant n’a pas l’âme du réfugié, et réduit l’humain à une réalité statistique froide.

La langue ne change pas

Ruud Hendrickx, expert et conseiller linguistique à la VRT, a indiqué ce 30 janvier que le mot transmigrant s’utilise depuis 1936, et qu’il n’est donc pas neuf. Je cite : « Les transmigrants sont des personnes ne résidant pas aux Pays-Bas et passant par les Pays-Bas pour atteindre un territoire non européen (à l’exception des Indes néerlandaises, du Surinam et de Curaçao), dans le but de s’y installer et/ou d’y obtenir des moyens de subsistance, ainsi que les membres de leur famille qui les accompagnent ou les suivent. »

Si les temps changent, pourquoi ne pas changer la langue ?

A moins que nous voulions totalement confisquer aux réfugiés leur humanité et ainsi nous éloigner encore plus d’eux ? Voulons-nous élargir encore plus le fossé qui sépare le nous du eux ? Comptons-nous faire disparaître totalement l’empathie jusqu’à ce que l’indifférence l’emporte ?

Il est étrange de devoir le dire, mais rendez leur honneur aux réfugiés.

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