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25 mai 2018

Semira Adamu – Mawda : de l’émoi à l’indifférence générale

Patrick Loobuyck est professeur en philosophie morale dans les Universités d’Anvers et de Gand, et éditorialiste pour De Morgen.

Temps de lecture: 3 minutes

Il est des évènements qui jettent le pays tout entier dans la tourmente. Citons par exemple le scandale de la dioxine, l’arrêt spaghetti et l’évasion de Marc Dutroux. Ou encore le décès de la Nigériane Semira Adamu, le 22 septembre 1998. Au cours d’une sixième tentative de rapatriement forcé, celle-ci a été assassinée, étouffée au moyen d’un coussin. L’opinion publique était en émoi et Louis Tobback, à l’époque ministre de l’Intérieur, a démissionné.

Son successeur, Luc Van den Bossche, a mis en place une commission consultative « chargée de l’évaluation des instructions en matière d’éloignement ». La commission, présidée par Etienne Vermeersch, a rédigé deux rapports (en 1999 et 2005) reprenant une série de recommandations. En réaction au premier rapport, des critiques ont reproché à Vermeersch d’avoir servi de « feuille de vigne », de « pantin de ventriloque » et de « faiseur d’alibi » dans le but de légitimer la politique d’expulsion répressive.

Son collègue Ronald Commers a rassemblé ses détracteurs au sein d’un groupe de travail « asile et expulsion ». Dans un excès de confiance, les parties prenantes ont promis de rédiger un rapport alternatif endéans deux mois. J’étais alors étudiant en lettres à l’université de Gand et observais, perplexe, la manière dont mes professeurs se battaient à coup de joutes intellectuelles.

L’onde de choc se fait attendre

Aujourd’hui, l’ambiance est tout autre après la mort de Mawda, la petite fille kurde âgée de deux ans, tuée par balle par un policier la semaine passée. À nouveau, il s’agit d’un drame humain survenu dans le cadre de la lutte contre le séjour illégal. Or cette fois-ci, l’indignation est bien plus timide. Tant dans la presse qu’au sein de l’opinion publique, l’onde de choc se fait attendre. Très vite, nous sommes revenus à l’ordre du jour : un mariage royal, la Gay Pride, un footballeur non sélectionné et Zuckerberg qui joue avec nos pieds.

Nous sommes-nous endurcis ? La carapace de notre âme s’est-elle épaissie ? Est-ce politiquement plus délicat qu’en 1998 de s’oser à de grandes déclarations à propos de l’accident ? Je serais tenté de répondre à ces questions par l’affirmative. Lorsqu’un Éthiopien a été renversé sur la E40 à hauteur de Jabbeke, perdant ainsi la vie alors qu’il voulait échapper à un contrôle de police, les réactions ont également brillé par leur absence.

Certes, si nous comparons à Semira Adamu, les circonstances sont aujourd’hui différentes et des zones d’ombre subsistent quant aux faits réels. Il n’empêche que rien ne justifie l’indolence avec laquelle les politiques et la société civile ont réagi face à cet évènement tragique.

Entre-temps, d’aucuns s’adonnent en revanche à des polarisations frivoles. Tant à gauche qu’à droite. Le premier camp accuse la N-VA, sa politique et son discours, tandis que le second diabolise les « parents infâmes » et les « illégaux » qui n’ont pas daigné s’arrêter devant la police. Dyab Abou Jahjah parle de meurtre et de déshumanisation, là où Theo Francken déplore une ignoble récupération politique de la part de la gauche. Vaines querelles.

Faisons preuve d’humanité

Une chose est sûre : quelque chose ou quelqu’un a échoué, mais il est encore trop tôt pour tirer des conclusions. L’affaire doit maintenant être tirée au clair et si des fautes ont été commises, quelqu’un devra en porter la responsabilité. En attendant, il ne nous reste qu’à faire preuve d’humanité. Ceci implique un accompagnement adéquat pour les agents concernés et un environnement sûr pour les parents, afin qu’ils puissent intégrer la perte de leur être cher. Ensuite, suivons l’enquête en toute sérénité. Ne leur rendons pas la situation plus grave qu’elle ne l’est déjà à l’heure actuelle.

À la différence de Semira Adamu, Mawda n’aura pas de grande incidence sur la politique de migration et d’expulsion à venir. Il n’en demeure pas moins que son nom nous rappellera toujours que les transmigrants, illégaux, où quel que soit le nom que chacun leur donne, sont avant tout des humains. Nous ferions dès lors mieux de continuer à réfléchir sur les méthodes utilisées pour les arrêter et les renvoyer.

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