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Même en Flandre, le néerlandais est le parent pauvre de l’enseignement
05·08·22

Même en Flandre, le néerlandais est le parent pauvre de l’enseignement

Benno Wauters est professeur de néerlandais.

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

Image par Cole Stivers de Pixabay

Auteur
Guilhem Lejeune
Traducteur Guilhem Lejeune

Selon Benno Wauters, le néerlandais, et les langues en général, sont les parents pauvres de l’enseignement. Faut-il s’étonner, dès lors, que les élèves s’en désintéressent complètement et produisent des phrases du type « Elle c’est comporter comme une snobbe » ?

« La ponctuation, ça compte que pour la note de néerlandais, de toute façon. » Quant aux majuscules : « C’est trop difficile, madame. » Ces citations, tirées de la tribune d’Eva Leemans publiée dans le Standaard du 27 juin, sont pour le moins éloquentes. Professeure de français et d’esthétique en troisième année, voici comment elle résume les sentiments que lui procure sa profession au terme de cette année scolaire : 90 % de frustration et 10 % de satisfaction.

En tant que professeur de néerlandais, je me permets d’ajouter mon grain de sel au débat suscité par ma consœur. Je tiens d’abord à féliciter cette petite minorité (environ 10 %, effectivement) d’élèves qui prennent à cœur l’enseignement de la langue néerlandaise, qui font réellement l’effort de lire un livre et d’en livrer une analyse approfondie comme il se doit, parfois même avec créativité.

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Mais je ne peux m’empêcher de souligner l’autre côté de la médaille, en rapportant une série de perles produites par des élèves de dernière année de l’enseignement secondaire général lors de l’examen écrit de néerlandais de juin 2022 — la toute dernière épreuve de leur scolarité : « Voilà comment il esprime son point de vue » ; « Elle c’est comporter comme une snobbe » ; « C’est ce que prévoit la léthargie chrétienne » ; « Jusqu’à que la mort les sépare » ; « Pas besoin de mettriser la langue pour comprendre le sens » [Les citations sont adaptées de celles en néerlandais compilées par le professeur en question, NdT.] Toutes ces citations sont tirées de l’épreuve de néerlandais — que tous les élèves ont réussie !

Les rattrapages, c’est terminé

J’insiste : chacun de ces morceaux de prose est l’œuvre d’élèves de l’enseignement général ayant le néerlandais pour langue maternelle. Je passe sur celles et ceux qui parlent un autre idiome à la maison. Ils se mêlent, dans les classes de l’enseignement général, aux écoliers autochtones. Mais ils sont bien là : des fils et filles d’expatriés, d’immigrés, des enfants de l’ex-OKAN (l’enseignement pour primo-arrivants allophones), pour l’essentiel originaires de Syrie. Ils parviennent tout aussi bien que les autres à accéder à l’enseignement classique, aux classes de la filière générale. Et nous devons bien entendu choyer leur connaissance du néerlandais. Car ils sont bien là. Et ils entendent et voient ce que bon nombre d’autres élèves, autochtones, pour le coup, parviennent (ou non) à assimiler.

Durcir le parcours de réussite des étudiants : une fausse bonne solution ?

La tâche n’est pas aisée, pour les professeurs de néerlandais. Il va de soi que chaque faute du type « dt », que l’on peut comparer au « é/er » en français, doit être pénalisée. Mais il faut évidemment fixer une limite, faute de quoi de très nombreux élèves n’obtiendront pas la moyenne rien qu’à cause de l’orthographe. Et il n’en est manifestement pas question. De même qu’il n’est plus question de faire passer des examens de repêchage à un élève qui rate complètement son année dans une matière. Du moins pas si le conseil de classe dispose de « données suffisantes », c’est-à-dire si les connaissances et les compétences de l’élève ont été évaluées tant pendant l’année scolaire que durant la période d’examens.

« Le français est peut-être considéré comme une « langue morte » par la grande majorité des écoliers flamands, mais Couleur Café, ça, ils comprennent ! »

En pratique, cela revient à ne plus jamais organiser de rattrapages, quelle que soit la matière concernée. J’ajoute au passage que, dans mon école, voilà déjà cinq années consécutives que l’examen de néerlandais est programmé en toute fin de session. On peut certes invoquer des raisons pratiques pour expliquer ce choix, mais il n’en reste pas moins qu’à ce stade de leurs épreuves, les adolescents arrivent à saturation et jettent l’éponge. Il faudrait, après avoir déjà donné le meilleur de soi-même, pendant une dizaine de jours, pour les contrôles de biologie, d’anglais, de géographie et tutti quanti, rassembler ses dernières forces pour celui de néerlandais, alors que les dates de Couleur Café approchent ? Misère ! La question est évidemment rhétorique : le français est peut-être considéré comme une « langue morte » par la grande majorité des écoliers flamands (selon les propos rapportés par un de nos professeurs de français), mais Couleur Café, ça, ils comprennent !

Pas besoin de savoir conjuguer pour rouler en 4×4

Comment expliquer cette situation ? Par l’époque, les portables et le langage SMS, la suffisance des célébrités du paysage audiovisuel flamand, vues comme des modèles, et celle des propriétaires de pavillon qui n’ont jamais eu besoin de maîtriser la conjugaison pour réussir leur vie et se pavaner en 4×4 aux enjoliveurs chromés ? Tous ces éléments ont certainement un rôle à jouer.

Mais le système éducatif y est aussi pour quelque chose, en particulier la manière dont l’enseignement des langues est (dé)considéré. Ainsi, le rapport entre l’importance que l’école attache aux examens (30 %) et au contrôle continu (70 %) démontre qu’elle défavorise clairement la maîtrise de grands ensembles de connaissances au profit des petites interrogations et des travaux de groupe. Une distinction qui est encore plus marquée quand on sait que ce rapport est totalement inversé pour les sciences et les mathématiques, matières pour lesquelles les examens comptent pour 70 % de la note finale et le contrôle continu pour 30 %.

L’allemand usé jusqu’à la corde

À force de donner plus de voix aux sciences, aux technologies, à l’ingénierie et aux mathématiques, celle du néerlandais et des autres langues peinent de plus en plus à se faire entendre. Et comme, pour les germanistes de la vieille école, le néerlandais va encore souvent de pair avec l’allemand, je me permets d’ajouter que cette matière est carrément à l’agonie : voilà environ cinq ans que l’examen d’allemand a été supprimé et remplacé par le « contrôle continu ».

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Comment faire, alors que le cours d’allemand se limite à une seule petite heure par semaine ? On me rétorque parfois qu’il doit bien être possible d’organiser une sorte d’examen, un test récapitulatif à la fin de l’année. C’est évidemment concevable. Mais il faut alors sacrifier une heure entière de cours. Et l’épreuve ne peut pas avoir lieu pendant la semaine qui précède les « vrais » examens, puisqu’elle fait office de blocus. Il est donc impossible de prévoir quoi que ce soit, pour le cours d’allemand, durant cette dernière semaine d’école : le test récapitulatif doit être avancé d’une semaine supplémentaire, semaine pendant laquelle l’enseignement ne sera pas dispensé non plus. C’est sans fin !

« L’enseignant que je suis n’a aucune raison de se plaindre : il va pouvoir se reposer pendant deux mois entiers, à bouquiner dans son coin, K.O. après la dernière session d’examens. »

Bref, je m’arrête là. L’enseignant que je suis n’a aucune raison de se plaindre, puisqu’il va pouvoir se reposer pendant deux mois entiers, à bouquiner dans son coin, K.O. après la dernière session d’examens. Mais avant ça, je souhaitais monter au créneau dans le but assumé de prêcher pour ma paroisse.

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