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L’après COVID: les politiques flamands fermement décidés à ne rien changer

Photo by Gerd Altmann on Pixabay

15 mai 2020

L’après COVID: les politiques flamands fermement décidés à ne rien changer

Temps de lecture: 4 minutes

Le grand débat sur l’impact économique du coronavirus, organisé de concert par les deux principales chaînes de télévision flamandes, a commencé par des excuses du modérateur. La prochaine fois, a-t-il promis, le panel sera empreint d’une plus grande « diversité ». Une promesse en l’air, vu qu’il n’y aura pas de « prochaine fois », et un repentir bien singulier, qui survient alors que le péché est toujours en cours. Mais c’est l’intention qui compte.

Le problème de ce panel donc, de l’avis du modérateur, était qu’il était exclusivement composé d’hommes. On se réjouira que quelqu’un ait fini par penser aux femmes, même si c’était pour les affubler d’entrée de jeu du statut d’espèce en voie de disparition. Faute de femme-alibi ou de femme-kleenex, il n’y avait d’autre choix que de se confondre en excuses.

Une relance hautement technocratique

Le terme « diversité » ne faisait donc pas allusion à la monochromie du panel et encore moins à l’absence de pluralités des idées socio-économiques. Car oui, seuls des représentants du patronat, de l’économie financière et de la politique conservatrice avaient été conviés à venir s’exprimer sur notre avenir. Les syndicats, la société civile, les sciences humaines, l’opposition de gauche : personae non gratae.

Faut-il s’en étonner ? Il y a deux semaines, le gouvernement flamand a fondé un comité de relance économique, qui n’est pas – non plus – un monstre de « diversité ». Je vous l’accorde, ce cercle restreint de six personnes comptait quand même deux femmes, mais pour le reste, la diversité a manifestement ses limites : des managers, un gestionnaire d’actifs, un grand patron, un économiste. Ces « experts indépendants » (indépendants de quoi, au juste ?) ont reçu pour mission de formuler des recommandations concrètes au gouvernement afin de soutenir les entrepreneurs et les travailleurs de Flandre. « Travailleurs » qui n’avaient donc aucun représentant au sein du comité. Un spécialiste en sciences humaines ? Non, merci. Un expert de la digitalisation ? De la mobilité ? Du climat ? Non, pas pour le moment. Pourtant, ce sont des thématiques sur lesquelles le comité devra nécessairement se pencher… On nous souffle dans l’oreillette qu’un autre organe, un « comité de relance sociale », viendra peut-être se greffer à terme au premier, mais cela reste une rumeur. Aucune trace concrète d’un tel organe dans le compte-rendu des dernières décisions gouvernementales.

La composition très unilatérale de ce comité et la scission très claire entre l’économique et le social illustrent à merveille les intentions de nos dirigeants : une relance hautement technocratique, avant tout destinée à asseoir le statu quo.

Le principe TINA (« there is no alternative ») élevé à son paroxysme

Le principe TINA (« there is no alternative ») élevé à son paroxysme. Une approche qui ne dégage rien d’autre qu’une frilosité extrême de la classe politique vis-à-vis d’une approche nouvelle, intégrée, innovante. Elle refuse le débat, ni plus ni moins. En parlant de débat, aucun changement à signaler non plus entre le gouvernement et le Parlement, pourtant censé être son premier interlocuteur : aucune communication, le premier décide et met le second devant le fait accompli. Même Hilde Crevits, ministre de l’Économie (CD&V), pur produit du Mouvement ouvrier chrétien, ne prend plus la peine d’engager le dialogue. C’est dire l’étendue de la psychasthénie dont souffrent nos élus.

Ce n’est pas un simple procès d’intention. Le débat de samedi était une parfaite illustration de la façon dont ces idées technocratiques, en apparence raisonnables et objectives, témoignent en réalité de l’étroitesse d’esprit de nos dirigeants. À la stupéfaction générale, Bart De Wever, président de la N-VA, s’est dit farouchement opposé au confinement des personnes saines. Les personnes malades ont naturellement le devoir de rester chez elle, mais les autres doivent sortir pour faire « tourner » l’économie. A-t-on jamais entendu vision du monde aussi étriquée, où l’utilité de l’être humain est finalement réduite à sa valeur économique ?

De la chair de nourrisson

Il y a deux siècles déjà, Jonathan Swift fustigeait cette tendance à voir la population à travers un spectre strictement technocratique, comme une masse économique inerte. Dans sa Modeste proposition (1729), le satiriste irlandais se proposait de sortir l’Irlande de la pauvreté. Son idée ?  Inciter les pauvres à revendre leurs enfants pour nourrir les riches. La viande de nourrisson serait excellente ! Swift dit notamment ceci : « Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l’avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d’admirables gants pour dames et des bottes d’été pour messieurs raffinés. » Il précise encore que l’appétit de gibier des nombreux gentilshommes du royaume, ayant exterminé leurs cervidés, pourrait être comblé par les corps de garçonnets et de fillettes entre douze et quatorze ans. Quant aux filles, ce serait, à son humble avis, « une perte pour le public parce qu’elles sont à cet âge sur le point de devenir reproductrices. »

Ce célèbre pamphlet de Jonathan Swift est une hyperbole de ce qui trame chez nous, d’une classe politique qui est fermement décidée à ne rien changer. Alors que d’aucuns rêvent d’un débat sur une approche plus durable, socio-économiquement plus équitable, un autre combat s’impose : qui payera la facture de la crise ? Les allusions du gouvernement flamand, évoquant l’appauvrissement collectif, sont le signe précurseur d’une future salve de coupes budgétaires. Au sein de la sphère économique, les priorités semblent claires : les actionnaires se plaignent des diminutions de leurs dividendes, les managers ne semblent pas enclins à transiger sur leur niveau de vie en revoyant leur rémunération à la baisse.

Dans sa conclusion, Jonathan Swift précise n’agir que dans l’intérêt général. Le bien de son pays est, dit-il, sa seule motivation. « Je n’ai pas d’enfants dont la vente puisse me rapporter le moindre penny, et ma femme a passé l’âge d’être mère. » Telle doit être – en effet – la posture d’un « expert indépendant ».

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