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La bienfaisance, une malfaisance ?
5 juin 2015

La bienfaisance, une malfaisance ?

Temps de lecture: 4 minutes
Jan Segers
Auteur
DaarDaar
Traducteur DaarDaar

Contexte Daardaar : Après une rencontre avec Benny, un sans-abri anversois, trois jeunes étudiantes ont lancé un groupe de bienfaisance et ont rassemblé quelques centaines d’euros pour lui venir en aide. Elles lui ont également offert une séance de Jacuzzi et quelques cadeaux. Elles découvrent un peu plus tard que l’histoire que Benny leur avait racontée n’était pas tout à fait vraie.

Sort-on un sans-abri de la misère en lui offrant une seule fois un matelas quatre étoiles et un déodorant Hermès ? Non, bien sûr. Que faire alors ? La lutte contre la pauvreté revient aux pouvoirs publics. Pas à Jill (18 ans), à Camilla (19 ans) ni à Yasmin (21 ans). Ces jeunes filles originaires d’Anvers méritent mieux que les remarques cinglantes de sociologues et autres cyniques. En quoi un déodorant de marque ou un matelas quatre étoiles seraient-ils inconvenants ? Un tel déodorant est-il mieux utilisé sous les aisselles d’un étudiant que d’un sans-abri ? Non. Un matelas confortable pour soutenir le corps éreinté d’un sans-abri plutôt que la tête d’un sociologue imbu de lui-même, est-ce un signe de plus grande décadence ? Que du contraire ! Pourquoi la bienfaisance des jeunes filles choque-t-elle ? Pour rien, en l’occurrence.

Imaginez : vous rentrez d’une soirée légèrement arrosée et vous laissez parler votre cœur envers le premier Benny venu. Il vous demande un euro. L’alcool aidant, vous croyez en son histoire et vous ne vous arrêtez pas là. Le Projet Benny est né et l’argent afflue. Et pourtant, il apparaîtra que Benny bénéficie d’une intervention du CPAS : il devient aussitôt un imposteur pour qui chaque euro dépensé est un euro de trop. Comme si les drogués n’avaient pas besoin d’aide, comme si les CPAS représentaient juste un bon filon. Le pire reste à venir : l’allégresse des généreuses donatrices – les Trois Grâces ou les anges gardiens de Benny – est cinglée à coups de cruauté sur Facebook et Twitter. On ne vous considère plus comme généreuses, mais comme naïves. De futées, vous devenez des cruches. Pourquoi ? Parce qu’une nuit, vous avez voulu en faire plus et vous montrer plus astucieuses et plus ambitieuses que les autres, comme vous et moi, glissant une pièce à un mendiant dans le seul but de s’en débarrasser ? So what ?

Jill, Camilla et Yasmin ont pris peur devant pareilles réactions et ont rebaptisé leur Projet Benny “Make-A-Wish pour les sans-abri”. Mais une fois encore, cela déplaît. Mark Elchardus, un éminent sociologue, juge leur projet complètement absurde. Comme il l’expliquait dans notre édition d’hier, offrir une journée de luxe à une personne vivant quotidiennement dans la misère est une attitude regrettable. Il s’en dit même choqué. Et il n’avait pas encore vu les photos montrant comment les trois jeunes filles avaient, la veille, dorloté Alvin pour un montant de 529 euros. On parierait que les personnes prétendant combattre la paupérisation jugeront ce dernier geste de bienfaisance décadent, voire honteux. Mais arrêtons donc ! 529 euros, c’est le prix d’un concert des Stones ou de U2 aux premières loges, c’est le coût d’un vol à destination de Berlin ou de Barcelone où, dans l’une ou l’autre université, des sociologues donneront une conférence sur l’impécuniosité dans le monde. Le jacuzzi dont Alvin a pleinement profité serait-il moins légitime ?

Jill, Camilla et Yasmin ne sont pas des cruches. Elles sont des filles courageuses, au grand cœur.

Se demander si 529 euros n’auraient pas pu être mieux dépensés est une preuve d’arrogance. La dépense était admissible : le contentement du sans-abri en témoigne. Contrairement au proverbe français “Le mieux est l’ennemi du bien”, ça fait parfois du bien, justement, de mieux faire. Demander aux trois jeunes filles si leur sentiment n’aurait pas été plus profond si elles avaient choisi d’offrir un lit à un sans-abri qui dort sur une pierre froide est également vaniteux. Et quand bien même elle s’apparenterait à de la charité, chaque forme de lutte contre la détresse ne tente-t-elle pas d’en atténuer le fléau ? N’est-il pas plus grave de rester de marbre que d’essayer d’agir, de récolter des fonds et de retrousser ses manches, comme l’ont fait Jill, Camilla et Yasmin ?

Sur le terrain ou derrière un bureau, la lutte organisée contre le dénuement ne peut porter ses fruits en agissant uniquement de façon informelle, à la façon des trois jeunes filles. Leur mot d’ordre : la structure. La lutte, pensent-elles, doit être abordée de manière structurelle et non ponctuelle ou matérielle. Il faut mener le combat avec la tête et non avec le cœur. C’est là qu’interviennent les pouvoirs publics. D’ailleurs, tant le gouvernement précédent que l’actuel s’en sortent plutôt bien sur ce point : en Flandre, la pauvreté et les inégalités ne s’intensifient pas. Les trois jeunes filles se sont limitées à des actions de moindre importance ? Elles ont soulagé un soir la souffrance d’Alvin et de ses copains ? Elles n’ont répondu qu’une seule fois à leur détresse ? Leur geste est-il suffisant ? À mon sens, oui et largement. Les trois étudiantes méritent des éloges, non des moqueries.

Que recouvre la lutte structurelle contre la pauvreté ? Les centres d’accueil en hiver ? La banque alimentaire ? Les chèques repas d’un euro ? Les grands chefs qui, lors des réveillons, cuisinent pour les malheureux autrement interdits de homard, de langoustine, ou même de simples crevettes ? Est-ce cela, la lutte structurelle ? Non, mais ces aides existent. Les sociologues soutenant que les démunis ne s’en portent pas mieux n’ont sans doute jamais partagé un réveillon en leur compagnie. La bienveillance occasionnelle renouvelle ses formes. Les organisations d’aide ne sont pas nécessairement catholiques. Hyacinthe Bucket (personnage snob et égoïste d’une série britannique intitulée « Keeping Up Appearances » – Sauvons les apparences) n’a pas épuisé toutes les œuvres de bienfaisance. Des démarches peuvent aussi venir spontanément à l’esprit de trois jeunes filles joyeuses, lors d’une soirée anversoise. Elles n’en sont pas moins signifiantes, au contraire.

Il existe déjà une organisation Make-A-Wish, pas pour les sans-abri, mais pour les jeunes enfants gravement malades. Cette association réalise leurs rêves les plus fous, parfois l’ultime avant l’échéance fatale. Make-A-Wish ne guérit personne et ne fournit aucun médicament. Cette tâche incombe au gouvernement. Make-A-Wish s’assure que les enfants oublient un moment leur douleur. De telles organisations, destinées aux malades ou aux sans-abri, apportent un réconfort véritable : un sourire, une étreinte, de la chaleur, de l’affection. Il faut être cynique pour y voir une consolation inutile, absurde, choquante ou injustifiée. Le dire, c’est rater une occasion de se taire.

Jill, Camilla et Yasmin prennent un risque. Aujourd’hui même, elles s’exposent à des critiques faciles de la part de ceux qui mènent la lutte traditionnelle contre l’indigence, mais dont les rapports annuels révèlent qu’ils ont rendu moins de gens heureux qu’elles y ont réussi, avec leur soi-disant naïveté. Notre société regorge de personnes semblables à ces bienfaitrices, jeunes ou âgées, blondes ou grisonnantes. Celles et ceux qui s’attaquent au problème avec conviction méritent notre respect, et pas un mépris aux relents de tours d’ivoire.

En V.O. dans Het Laatste Nieuws du 2/06/15. Pages 2 & 3

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