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Photo : Sven

4 juin 2015

Raymond Leblanc, l’alter ego de Hergé

Temps de lecture: 4 minutes

Le Musée Hergé de Louvain-la-Neuve rend actuellement hommage à Raymond Leblanc, fondateur du Journal Tintin et génie du marketing avant la lettre. L’exposition provisoire qui lui est consacrée s’accorde en outre parfaitement à la collection permanente de ce musée magnifique. Raymond Leblanc aurait fêté son centième anniversaire ce 22 mai.

Au milieu de la salle d’exposition, l’espace de travail occupé par Raymond Leblanc aux Éditions du Lombard a été reproduit à l’identique. Le bureau au centre est d’origine, il a été récupéré in extremis par sa fille Natacha. La bibliothèque n’a pas eu cette chance et a été mise au rencart. À l’exception des meubles, l’intérieur (les couleurs, le tapis, les photos) est resté intact.

Dans toute l’exposition, la voix de Jacques Brel reprend des chansons jamais gravées sur vinyle. Mais entamons notre visite par son commencement, et ce clin d’œil de connivence : R. Leblanc, écrit en lettres blanches sur un mur blanc. Dès son arrivée, le visiteur est plongé dans l’univers de Leblanc et Hergé : une gigantesque reproduction du tout premier numéro du 26 septembre 1946, un splendide dessin de Tintin annonçant sur un tram la prochaine parution du premier numéro, une esquisse monumentale de l’immeuble du Lombard, non loin de la gare du Midi.

En Belgique francophone, le nom de Raymond Leblanc est présent dans toutes les mémoires, assurément dans le petit monde des amateurs de bandes dessinées et de dessins animés. Il est injustement beaucoup moins connu en Flandre.

Le Timbre Tintin

Raymond Leblanc vient au monde un 22 mai, huit ans jour pour jour après Hergé. Diplômé de l’enseignement secondaire à seize ans, il rêve de devenir médecin, mais sa famille n’a pas les moyens de financer cette ambition. Il se résout finalement à devenir vérificateur des douanes. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il se lance dans les affaires et fonde avec deux partenaires une maison d’édition de romans d’amour et de magazines d’actualité cinématographique. Il lui vient alors une idée géniale. Raymond Leblanc a toujours été un grand admirateur de Georges Remi, alias Hergé. Depuis la sortie du premier album en 1929, Tintin n’a cessé de gagner en popularité, que ce soit en Belgique ou à l’étranger. Hergé est devenu l’un des dessinateurs BD les plus influents de son époque. D’autant qu’en plus de Tintin, Jo, Zette et Jocko et Quick & Flupke sont venus parfaire sa notoriété. Raymond Leblanc souhaite créer un hebdomadaire sur le célèbre Tintin, un personnage aux contours imprécis, auquel chacun peut s’identifier.

Mais un problème survient à la première rencontre entre les deux hommes, à Boisfort en 1945 : Hergé y apparaît au plus bas, il est accusé de collaboration. Pendant la guerre, il a publié ses planches de Tintin dans Le Soir volé, un journal contrôlé à l’époque par l’occupant allemand. Raymond Leblanc décide alors de peser de tout son poids de héros de la résistance pour l’aider. Hergé finira par retrouver ses droits civils et politiques une semaine après la parution du premier numéro de Tintin. Mais que serait-il arrivé à Hergé sans l’intervention de Raymond Leblanc ?

En plus d’être l’éditeur de Tintin, Raymond Leblanc est également le fondateur de Belvision, le premier studio d’animation d’Europe. Il est aussi le père de Publiart, une agence de publicité fondée en 1954 qui utilise des personnages de bandes dessinées dans diverses campagnes publicitaires.

Quelques années plus tôt, en 1950, Raymond Leblanc avait également lancé les Timbres Tintin, des points-épargne à découper dans le journal de Tintin et sur les emballages de produits d’alimentation et d’entretien. Des barres de chocolat Victoria, du savon Soleil et des pots de confiture Materne le rappellent aux visiteurs de l’exposition, en plus des centaines de numéros du journal Tintin accrochés à un faux plafond. Une ambiance qui vous mettra l’eau à la bouche !

La benjamine

Natacha Leblanc est la fille benjamine de Raymond Leblanc. Son père avait 62 ans à sa naissance : « Il était déjà proche de la retraite quand je suis née. À l’inverse de mes deux sœurs et de mon frère, j’ai donc très bien connu mon père, par qui j’ai eu la chance d’être élevée. Au moins une fois par semaine, je l’accompagnais avenue Paul-Henri Spaak, où je regardais les films d’animation de Belvision en avant-première dans la salle de projection. » La société a notamment produit Astérix, Tintin, Lucky Luke et Les Schtroumpfs.

Raymond Blanc excelle également en tant que publicitaire et fondateur de Publiart. Natacha Leblanc : « Il avait toujours six bouteilles de champagne dans le frigo de son bureau. Il en ouvrait une dès qu’un client y pénétrait. Quelle que soit la quantité de travail qu’il y avait à abattre, il s’agaçait de voir ses collaborateurs ne pas décrocher assez vite le téléphone. Il appliquait véritablement la devise ‘le client est roi’ au pied de la lettre. » Notre confrère Daniel Couvreur du journal Le Soir a lui aussi la tête pleine de souvenirs : « Il était d’un autre temps, un véritable gentleman, avec qui j’ai pu m’entretenir à trois reprises. Jamais il ne lui vint à l’idée de dire la moindre chose inconvenante à propos d’autrui. »

Raymond Leblanc était un homme d’affaires pur sang, qui s’est aussi frotté à l’immobilier en Espagne. Tous ses projets n’ont pas abouti, à l’instar du parc d’attractions qu’il projetait d’ouvrir en France, plusieurs décennies avant qu’on ne parle d’Astérix. Il prenait également des risques énormes, se souvient sa fille Natacha : « Pour la création du film Les Voyages de Gulliver, il a été jusqu’à hypothéquer la maison familiale où il vivait avec son épouse et leurs trois enfants. »

L’expo Raymond Leblanc est aussi l’excuse rêvée pour se rendre à Louvain-la-Neuve et y découvrir la collection permanente du Musée Hergé. Un audio-guide y est disponible dans un néerlandais irréprochable. Notez encore que l’architecture du bâtiment vaut à elle seule le détour.

Le Musée Hergé se trouve au numéro 26 de la rue du Labrador à Louvain-la-Neuve. Il est accessible à pied depuis la gare. Ouvert du mardi au vendredi de 10.30 à 17.30, le samedi et le dimanche de 10.00 à 18.00. L’expo est ouverte jusqu’au 31 juillet. Infos : www.museeherge.com

En V.O. dans le journal gratuit Brussel Deze Week, page 16 à 17

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