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Appel au mouvement flamand: cessez de rêver d’indépendance, réformez plutôt Bruxelles
09·08·22

Appel au mouvement flamand: cessez de rêver d’indépendance, réformez plutôt Bruxelles

Luckas Vander Taelen est chroniqueur et historien. Il a également été actif en politique sous la bannière de Groen.

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Photo by Dimitri Iakymuk on Unsplash

Au lieu de faire miroiter aux yeux de la population un inaccessible rêve, les grandes figures du mouvement flamand feraient mieux de mettre tout en place pour conserver Bruxelles.

Le Vlaams Belang et la N-VA obtiendront-ils, ensemble, une majorité au parlement flamand lors du scrutin de 2024 ? Et si oui, est-il imaginable que cette majorité en appelle à la souveraineté de la Flandre ? Ces questions furent posées le 8 juillet dans un article du quotidien De Morgen, où plusieurs acteurs importants du mouvement flamand se sont livrés à un exercice de voyance qui leur a fait conclure à la possibilité d’une indépendance de la Flandre.

Que des points de vue radicaux, notamment ce rêve d’une Flandre indépendante, s’expriment à l’approche de la fête flamande du 11 juillet, cela n’a rien d’étonnant. Ce qui surprend, en revanche, c’est qu’on n’ait pas discuté à cet égard de ce qui doit advenir de la capitale de la Flandre, à savoir, jusqu’à nouvel ordre, Bruxelles.

La N-VA abandonne-t-elle Bruxelles aux Bruxellois ?

Bruxelles, c’est l’éléphant dans la pièce dont on préfère détourner le regard. Ce n’est pourtant pas couper les cheveux en quatre que de se demander ce qu’une Flandre indépendante ferait d’une région bien ancrée dans notre Constitution, en l’occurrence celle de Bruxelles-Capitale.

Le 11 juillet, le président de la N-VA, Bart De Wever, a affirmé que si les partis « V » obtenaient ensemble une majorité, ce serait un « point de départ intéressant pour le confédéralisme ». Il serait toutefois bien inspiré de commencer par lire le programme du Vlaams Belang, qui souhaite faire table rase de la structure actuelle de Bruxelles pour proposer une « structure institutionnelle unique qui tienne compte de la spécificité de la ville ». En l’espèce, les francophones s’y verraient accorder une « certaine autonomie » en matière d’enseignement et de culture.

Une fiction politique

Je ne peux pas m’imaginer que Bart De Wever croie une seule seconde en cette éventualité. Cette fiction politique ressemble trop à Bye Bye Belgium, le fameux persiflage de la RTBF d’il y a quelques années sur l’indépendance de la Flandre. Il est, en effet, totalement impensable que la Région bruxelloise se résigne simplement à une annexion forcée par la Flandre. Il va de soi que le parlement bruxellois ne l’accepterait jamais, et que jusqu’à nouvel ordre, le parlement demeure une institution soumise aux règles du jeu démocratique. Même une Flandre autonome ne pourra rien y faire, à moins de recourir à des moyens autocratiques qui viseraient à supprimer le parlement, ce qui ne serait pas pour déplaire au Vlaams Belang.

« Que se passerait-il si la Flandre nouvelle, respectueuse de la Constitution de la vieille Belgique, adoptait une posture légaliste ? »

Nul besoin de déborder d’imagination pour mesurer l’opposition qu’engendrerait une telle décision, non seulement de la part des partis francophones de Bruxelles, mais aussi de la part des habitants de la capitale, qui aiment leur ville et qui rejetteraient d’emblée toute intimidation d’une Flandre autonome, avec tout ce que cela présuppose en matière de désobéissance civile, de résistance et de subversion.

15 ans après Bye Bye Belgium, les francophones comprennent encore moins bien la Flandre

Mais que se passerait-il si la Flandre nouvelle, respectueuse de la Constitution de la vieille Belgique, adoptait une posture légaliste ? Dans ce cas, Bruxelles resterait une région autonome enclavée dans la Flandre. Le problème, c’est que la région représente un nœud parmi tous ceux qui composent notre imbroglio à la belge, et qu’elle ne peut survivre que dans ce contexte : les institutions bruxelloises résultent d’un compromis et de nombreuses réformes de l’État. Les deux communautés de ce pays y exercent des compétences, et pas des moindres, notamment en matière d’enseignement, de culture et de santé. Les Flamands y bénéficient d’une représentation parlementaire garantie et partagent le pouvoir exécutif de manière paritaire.

Une Flandre autonome continuerait-elle de s’engager financièrement – à hauteur d’un milliard d’euros par an, comme aujourd’hui – à Bruxelles pour assurer l’exercice de ses compétences communautaires ? Si oui, cela reviendrait à conserver le système proportionnel actuel entre les deux régions.

Un chaos financier

Tout ceci relève de l’impossible. Il faut se rendre compte que si la Flandre se sépare de la Belgique, le chaos financier qui s’ensuivrait serait inouï. Les déficits budgétaires actuels et les dettes de la Wallonie, de la Communauté française et de Bruxelles sont tellement gigantesques que pas une seule entité fédérée de l’ancienne Belgique ne pourrait encore fonctionner normalement en cas de répartition de la dette fédérale.

Finances wallonnes : quand deux et deux ne font pas quatre

Au lieu de faire miroiter aux yeux de sa population un inaccessible rêve, les ténors du mouvement flamand feraient mieux de mettre tout en place pour conserver Bruxelles. La capitale est devenue une ville de minorités, où 60 pour cent des familles parlent une autre langue que le français ou le néerlandais. Avec 180 nationalités différentes, Bruxelles est la ville la plus cosmopolite du monde. L’enseignement néerlandophone y attire de plus en plus d’élèves, et les Bruxellois ont compris que l’avenir appartient à ceux qui parlent au moins trois langues.

« Le prochain scrutin doit nous donner l’occasion de mener une nouvelle réforme de l’État et de garantir à notre capitale et à sa région un fonctionnement plus efficace. »

La structure politique de Bruxelles, avec sa Conférence de 19 bourgmestres, ses six zones de police et son millier – excusez du peu – de mandats politiques est une aberration à laquelle il faut mettre fin. Et c’est là, justement, que la classe politique flamande devrait se rendre compte des chances qu’offrent les élections de 2024, et non dans ce rêve d’une romantique indépendance qui leur ferait perdre Bruxelles pour de bon. Le prochain scrutin doit nous donner l’occasion de mener une nouvelle réforme de l’État et de garantir à notre capitale et à sa région un fonctionnement plus efficace. Voilà qui rapporterait plus à la Flandre que les rêves chimériques d’une Flandre indépendante sans Bruxelles.

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