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La frontière linguistique, une barrière pour l’emploi ?

(cc) fdecomite

14 octobre 2015

La frontière linguistique, une barrière pour l’emploi ?

Temps de lecture: 4 minutes
Ewald Pironet
Auteur
Traducteur W. Dvebos

Bien que des chiffres récents indiquent une évolution positive, il reste étonnant que des entreprises flamandes n’attirent toujours que relativement peu de main d’œuvre wallonne, alors que le taux de chômage est bien plus élevé au sud du pays.

Il y a lieu de parler d’un point névralgique sur le marché de l’emploi belge : les Belges francophones sont peu nombreux à franchir la frontière linguistique pour aller travailler en Flandre. Le chômage en Wallonie et à Bruxelles est pourtant élevé : en Wallonie 12 % de la population entre 15 et 65 ans est sans emploi; à Bruxelles, le chiffre atteint même les 19 %. À titre de comparaison : en Flandre, 5% de la population active ne travaille pas. Les chiffres peuvent même varier considérablement au niveau des provinces limitrophes de part et d’autre de la frontière linguistique. Ainsi enregistre-t-on dans le Brabant flamand 4,9 % de la population active sans emploi; dans le Brabant wallon, le pourcentage s’élève à 8,7 %. Au Limbourg, 5,4% de la population active est au chômage; dans la province de Liège, de l’autre côté de la frontière linguistique, le chiffre monte à 12,6 %. En Flandre-Occidentale et en Flandre-Orientale, le chômage se situe autour des 4,4 %; dans le Hainaut, de l’autre côté de la frontière linguistique, il est de 14,7%.

Le service public qu’est l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistiques (IWEPS) a annoncé en 2014 que le nombre de navetteurs wallons se rendant dans des entreprises flamandes pour y exercer un emploi s’accroît d’année en année. En 2000, 35 600 Wallons travaillaient en Flandre. En 2010, on en dénombrait 40 400. Fin 2012, ils étaient 50 600. Les chiffres publiés récemment par la Commission européenne confirment cette mobilité croissante: entre 2005 et 2014, 25 000 francophones ont choisi d’aller travailler dans des entreprises situées en Flandre. Le nombre de travailleurs wallons en Flandre a augmenté de 15 000 unités, soit de 42 %, le nombre de travailleurs bruxellois de 10 370 unités soit 28 %.

Malgré cette courbe certes ascendante, de nombreux experts n’en estiment pas moins que, compte tenu du chômage relativement élevé en Wallonie et de la forte demande de main-d’œuvre en Flandre, très peu de francophones semblent disposés à aller chercher du travail par-delà la frontière linguistique.

C’est une doléance que formulent aussi régulièrement des chefs d’entreprise en Flandre, tel que le PDG néerlandais Cor van Otterloo de Punch Powertrain, entreprise qui fabrique des boîtes de vitesse à Saint-Trond. Son entreprise marche très bien et est toujours à la recherche de personnel. Ses travailleurs viennent évidemment de Flandre, mais aussi des Pays-Bas et de nombreux autres pays: ils sont 470, et on dénombre 22 nationalités. Puch s’est rendu récemment à Liège, à 50 km à peine de Saint-Trond, pour y recruter des gens. « Résultat : néant! », commente Van Otterloo dans la presse. « On y compte pourtant beaucoup de chômeurs, non ? Et ce n’est tout de même pas très loin jusqu’à Saint-Trond, n’est-ce pas ? Mais personne. C’est vraiment une frontière virtuelle très solide qui se dresse entre la Flandre et la Wallonie. Je trouve cela tout à fait bizarre ». Van Otterloo n’est pas du tout le seul à s’étonner de cet état de choses.

À l’autre bout du pays, l’entreprise alimentaire Crop’s par exemple, éprouve elle aussi beaucoup de difficultés à recruter du personnel stable de l’autre côté de la frontière linguistique. Le chef d’entreprise et ancien président de l’organisation d’employeurs flamande Vlaams netwerk van Ondernemingen (Voka-Réseau d’entreprises flamandes) Michel Delbaere déclare: « Dans mon entreprise, près de la moitié des travailleurs sont des Français, mais nous avons très peu de travailleurs wallons. Et nous ne faisons aucunement exception dans la région. La ville belge de Tournai est pourtant beaucoup plus proche que Valenciennes dans le nord de la France, par exemple. »

La question se pose évidemment de savoir pour quelles raisons des Français trouvent plus facilement le chemin vers des entreprises flamandes que des francophones belges? Il est un fait qu’en Europe, la Belgique ainsi que l’Italie se caractérisent par un très mauvais score sur le plan de la mobilité de la main-d’œuvre. Les Belges préfèrent travailler à proximité de leur domicile. Dans son rapport le plus récent, la Banque nationale de Belgique fait observer qu’une plus grande mobilité des travailleurs s’impose pourtant parce qu’on peut pourvoir à des vacances d’emploi dans des provinces au chômage peu élevé (c’est-à-dire en Flandre) grâce à des demandeurs d’emploi d’autres régions (c’est-à-dire Wallonie et Bruxelles). Et les pouvoirs publics disposent d’importants leviers à cet effet : ils peuvent drainer des demandeurs d’emploi vers des emplois inoccupés.

En Belgique, les services de placement sont cependant régionalisés. En Wallonie, c’est une responsabilité du Service public wallon de l’emploi et de la formation (FOREM). À Bruxelles, cette tâche incombe à l’office régional Actiris et en Flandre au VDAB (Office flamand de l’emploi et de la formation professionnelle). D’aucuns prétendent que le FOREM doit inciter beaucoup plus les chômeurs et que la coopération entre le VDAB et le FOREM peut être considérablement améliorée. Nombre d’experts du marché du travail mettent en avant une autre raison : les Français savent mieux où se situent les entreprises flamandes que les Wallons, car le chômage en France est limité dans le temps, contrairement à ce qui est le cas en Belgique. Les Français sont dès lors davantage incités à chercher un emploi.

Limiter la durée du chômage dans le temps, voilà une des idées qu’a suggérées très brièvement le nouveau gouvernement belge dirigé par le libéral francophone Charles Michel. Elle a suscité tant de protestations et d’opposition qu’elle a vite été abandonnée.

Article en V.O. d’Ewald Pironet paru dans « Septentrion. Arts, lettres et culture de Flandre et des Pays-Bas », 2015/3

Traduit du néerlandais par W. Dvebos

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