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(c) Joyce Azar

16 novembre 2017

« Les Wallons ne méprisent pas le néerlandais, ils ont juste peur »

Joyce Azar
Auteur

Chapeau en feutre et moustache fine, Bert Kruismans est aujourd’hui l’une des rares personnalités du pays à être connue des deux côtés de la frontière linguistique. Originaire d’Alost, l’artiste flamand n’a jamais hésité à monter sur scène pour faire rire un public francophone. Aucune frontière ne semble l’arrêter. Il nous le prouve une fois de plus en publiant, en français et en néerlandais, son premier livre: « Le Belge tout nu » (« De Blote Belg ») paru aux éditions Lannoo. Armé de chiffres et d’humour, il nous livre un portrait sans tabou des habitants du royaume. Dans un entretien accordé à DaarDaar, Bert Kruismans se dévoile, lui aussi, un peu plus. Conversation avec un Belge comme les autres, ou presque. 

Le public francophone vous connait surtout pour vos spectacles, et pour votre participation aux « cafés serrés » sur La Première (RTBF). Pourquoi cette envie soudaine d’écrire un livre?

Ce n’était pas mon idée à la base, mais celle de l’éditeur, qui m’a demandé de le faire il y a quelques années déjà. J’ai d’abord refusé, mais depuis l’arrivée de Donald Trump, on parle beaucoup d’ « alternative facts » et de « fake news ». J’ai pu constater sur les réseaux sociaux et dans d’autres médias que de nombreuses thèses circulent sur les Belges. J’ai donc finalement trouvé que c’était une bonne idée de prendre le temps de vérifier si les thèses avancées sont vraies ou pas. 

Vous avez écrit cet ouvrage en deux langues, tout comme vous faites vos spectacles en néerlandais et en français. Pourquoi est-ce si important pour vous?

D’abord pour prouver que c’est possible. Je trouve ça intéressant de travailler dans cet espace belge, et de dire que je ne travaille pas uniquement pour les Belges francophones ou pour les Belges néerlandophones. Mis à part dans le secteur musical, il n’y a pas beaucoup de gens qui connaissent bien leur pays. Comment serait-il possible pour les Belges de se sentir Belge si les artistes eux-mêmes ne le font pas, si les politiciens sont divisés, et ne parlent que pour leur communauté linguistique? Il n’y a que les ministres fédéraux qui vont aussi bien à la VRT qu’à la RTBF. Si les responsables politiques et les artistes gardent des frontières dans leurs têtes, ça devient impossible pour les citoyens de ne pas en faire de même. On peut tout à fait profiter de la situation belge et explorer en profondeur l’autre partie, aussi bien physiquement que grâce à internet. 

Explorer la Belgique, c’est justement ce que vous avez fait. En analysant les habitants de notre royaume, vous avez pu constater des similitudes mais aussi des différences entre les communautés linguistiques. Des exemples en particulier?

Concernant les différences, il y a l’argent bien sûr. C’est important tout de même, et en regardant les chiffres, on remarque qu’au niveau des moyens, un Wallon est plus pauvre qu’un Flamand. Cela se remarque dans les loisirs par exemple, ou dans les dépenses. Les différences se font également ressentir dans les centres culturels. Mais on oublie qu’il existe aussi de grandes différences entre la Wallonie et Bruxelles. Les politiciens s’en rendent compte. Et les Flamands aussi, depuis les tentatives de Benoit Lutgen de changer les gouvernements wallon et bruxellois. Il y a une toute autre dynamique à Bruxelles. Le quotidien De Standaard en a même fait sa une il y a quelques mois. C’était une première. A Bruxelles, 39% des jeunes parlent deux langues à la maison. Mis à part à Anvers, qui est également très internationale, ce n’est le cas nulle part ailleurs en Flandre et en Wallonie. 

C’est peut-être justement une similitude entre les deux Régions?

Absolument. J’ai d’ailleurs remarqué en jouant mes spectacles qu’il y avait beaucoup plus de similarités entre Jette (Région bruxelloise, ndlr) et Meise (Brabant flamand, ndlr), qu’entre Meise et Retie (Limbourg anversois, ndlr). Pourtant, ces gens regardent les mêmes chaînes de télé et lisent les mêmes journaux néerlandophones. Mais il y a de grandes différences dans ce pays entre les grandes villes et leurs banlieues, et la campagne. C’est quelque chose que j’affirme depuis plusieurs années, sur base de mon expérience. Et les chiffres le confirment. En Wallonie comme en Flandre, on se sent très éloignés de Bruxelles.

Qu’en est-il des clichés qui existent entre les communautés linguistiques?

Comme on l’a dit, les Flamands ont tendance à penser que Bruxelles et la Wallonie c’est la même chose. Ils sont aussi très nombreux à continuer de dire que les Wallons sont des paresseux. Concernant les Wallons, ils connaissent très mal la Flandre. Ils n’y vont jamais. Et là ce n’est pas un cliché: les Belges francophones ne connaissent rien à la Flandre, mais vraiment rien du tout!

C’est ce que vous avez pu constater sur le terrain? Car de votre côté, vous avez énormément exploré la Belgique. 

J’aime bien la Wallonie, je suis curieux, et parfois je prends ma moto pour faire des balades seuls. Je rentre dans des cafés, je parle aux gens. J’habite d’ailleurs trois à quatre mois par an en Wallonie. Et sincèrement, ils ne connaissent pas du tout les Flamands. 

Comment expliquez-vous ce degré de méconnaissance des Wallons au sujet de la Flandre?

C’est quelque chose de typique aux francophones, selon moi. Qu’ils soient Belges ou Français. Je l’écris d’ailleurs dans mon livre. Le francophone habite dans une bulle. Son monde, sa vie, est en français. C’est évidemment une grande culture. Il y a des tas de livres, de chaînes télés, de radios… On peut avoir le tout en français. Donc pourquoi chercher plus loin? Mais c’est aussi lié à leur respect pour les langues. Pour eux, la langue est un moyen de montrer son niveau de culture générale et d’éducation. Ce n’est pas du tout le cas côté flamand. Moi je peux vous parler dans cinq ou six sortes de néerlandais. Et il y a des gens bien éduqués en Flandre qui s’expriment en patois. C’est juste parce que la langue n’est pas tellement importante. C’est pour ça qu’on ose s’exprimer – tout en faisant des fautes – en français, en anglais, en allemand, ou même en espagnol si nécessaire. Mais les francophones vont dire: je veux bien utiliser cette autre langue, mais je dois d’abord la maîtriser, car sinon on va me traiter de provincial ou d’idiot. Ils ont vraiment peur d’oser utiliser une autre langue. Et finalement ils vont rester dans leur propre bulle. Résultat, les Flamands vont dire: ces francophones méprisent notre langue, alors que ce n’est pas le cas! Les francophones ont tout simplement peur. 

Vous venez de briser le cliché selon lequel les Wallons méprisent le néerlandais. Dans votre livre vous cassez également d’autres clichés, notamment celui du transfert financier du nord vers le sud. 

J’évoque effectivement le flux environnemental. Aujourd’hui dans notre pays, si on veut un peu d’espace et de silence, il faut payer. Voilà pourquoi les riches Flamands vont en Wallonie le week-end. Il faut savoir, et c’est prouvé scientifiquement, que nos bois et nos forêts sont des atouts dans le domaine de la santé. 33% de la Wallonie est boisée, contre seulement 10% en Flandre, soit autant que Bruxelles. Pour l’environnement, mais aussi pour la sécurité sociale, il est donc très important d’avoir des forêts. Cela veut donc dire que les terrains boisés qui se trouvent majoritairement en Wallonie sont très importants pour le budget fédéral. Et c’est quelque chose que l’on ne dit jamais.

Vous constatez aussi des similitudes entres les villes du nord et du sud, comme par exemple entre Liège et Anvers. Qu’ont-elles donc en commun?

D’abord, les Liégeois comme les Anversois détestent Bruxelles. Dans le fond, ils ont l’impression que c’est eux qui habitent la vraie capitale. Ils sont très fiers de leur histoire et de leur passé indépendant. Ce sont aussi des gens qui font beaucoup de bruit (rire). Et puis se sont des villes qui ont une histoire industrielle et qui ont toujours aussi bien compté des travailleurs que des bourgeois.

Tout au long de votre livre, vous nous informez, mais vous vous positionnez aussi, vous exprimez des opinions. C’est important pour vous?

Oui, car sinon à quoi bon écrire un livre? Les gens peuvent ne pas être d’accord. Mais pour entamer la discussion, il faut commencer par donner des chiffres réels. Quand je surfe sur les réseaux sociaux, je ne m’exprime pas beaucoup. J’ai plutôt l’impression d’informer. Par exemple, tous les étés, des politiciens lancent le débat sur la suppression des doubles nationalités. Et il faut à chaque fois réexpliquer que dans une vingtaine pays, c’est tout simplement impossible. Je me demande alors pourquoi c’est à moi de le faire. Pourquoi les journalistes ne pointent-ils pas ce fait du doigt? 

Certains passages de votre livre comparent les hommes et les femmes. Est-ce une manière pour vous de militer en faveur du sexe dit « faible »?

Je ne sais pas. J’ai comparé les provinces, les Flamands et les Wallons, les Belges et les Européens, les jeunes et les personnes âgées… alors pourquoi pas les hommes et les femmes? 

Ça ne devient pas risqué de nos jours de s’exprimer sur le sujet?

J’espère que non! Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que soudainement, les hommes doivent s’exprimer et s’excuser parce qu’un type à Hollywood est un gros salaud. Mais pourquoi faut-ils le faire lorsque les nouvelles viennent d’Hollywood, et pas des camps de réfugiés en Grèce ou en Turquie, où tout le monde sait pertinemment qu’il y a tous les jours des femmes et des enfants qui se font violer? Quand il s’agit de gens célèbres, ça devient tout à coup important. Il y quelques semaines, on nous demandait d’abolir toute différence entre les hommes et les femmes, et maintenant, soudainement, je dois m’adapter et m’excuser parce qu’il y a plein de salauds dans le monde? C’est comme quand il y a des attentats, et qu’on oblige les musulmans à dire qu’ils n’ont rien à voir avec ça. Pour moi c’est la même chose. A mes yeux, on ne doit s’excuser que si on est responsable de quelques chose. Je ne peux pas m’excuser parce que je suis un homme, ou parce que je suis né en Flandre. Je ne peux pas m’excuser parce que je suis blanc. Et je ne dirai d’ailleurs jamais à quelqu’un qu’il est coupable parce qu’il est noir, musulman ou wallon, ça ne tient pas la route. 

« Ce n’est pas la taille qui compte, mais c’est ce que vous en faites », soulignez-vous dans votre livre, en référence à votre mètre nonante. Vous parlez donc aussi de vous… C’est une manière de mieux vous faire connaître?

Je ne sais pas si ça intéresse vraiment les gens. Mais quand je parle de moi, je veux parler des gens comme moi, qui ont le même âge, la même profession, ou le même vécu. Je parle de mon environnement, de mon histoire. 

Peut-être parce que vous êtes un peu « le Belge par excellence »?

Par hasard, peut-être oui. Quand je dis par exemple qu’à l’époque il n’y avait que quelques chaînes de télé, et qu’on s’ennuyait tout le temps, surtout en été, c’est quelque chose que les Belges francophones vont reconnaître aussi. 

Vous êtes un parfait bilingue, et le bilinguisme vous tient à coeur, ce qui ne semble pas être le cas pour tous nos concitoyens. Quel est selon vous le problème? Avez vous éventuellement des solutions?

Dans un monde idéal, il faudrait que moi je vous parle en néerlandais, et que vous me répondiez en français. Et je crois que si on le veut vraiment, il est possible d’avoir une connaissance passive de l’autre langue. Ce serait bien plus intéressant pour tout le monde. Et l’idée serait alors d’avoir comme deuxième langue étrangère l’anglais. 

Mais comment acquérir cette connaissance passive?

Il n’existe pas aujourd’hui de médias belges, mis à part l’hebdomadaire BRUZZ. A la télé ou à la radio, on n’entendra jamais l’autre langue. Il n’y a pas d’espace belge – sauf DaarDaar bien sûr – où chacun parle sa langue. C’est uniquement possible dans le domaine du sport. Quand les Diables sont au Brésil par exemple. Les journalistes francophones vont faire des interviews en néerlandais, car on n’a qu’une seule occasion d’interviewer Lukaku. Et les Flamands vont faire pareil. Dans le sport tout est possible. On peut interviewer, à la radio flamande, un entraîneur en français. Alors que quand moi je lance un livre avec Pierre Kroll, on me répond qu’il est impossible d’interviewer Pierre Kroll parce que ce sera en français. La volonté n’y est pas, car dans chacune des communautés, il y a la concurrence des chaînes privées. Et on se dit que si on fait ça, les gens vont zapper. 

Pour améliorer la connaissance du néerlandais au sud du pays, ne faudrait-il pas rendre les cours de flamand obligatoires?

C’est drôle en fait, car quand on regarde les offres de travail à Bruxelles mais aussi en Wallonie, il faut de plus en plus souvent parler l’autre langue. Mais certains Wallons se demandent à quoi bon apprendre cette petite langue… Ils préfèrent apprendre l’anglais, et se disent qu’avec ça ils auront plus d’opportunités, qu’ils pourront partir à l’étranger. Mais je me demande bien comment ils envisagent d’aller chercher un boulot à l’étranger si c’est impossible pour eux d’aller ne fut-ce qu’à Bruxelles… 

L’imposition du néerlandais dans les écoles wallonnes devrait-elle venir du politique ou des citoyens eux-mêmes?

Elle doit venir des responsables politiques en charge de l’éducation en fédération Wallonie-Bruxelles. Quand on regarde les chiffres du Forem et d’Actiris, ça semble clair! 

Comment avez-vous appris le français? 

D’abord à l’école, mais ce qui est plus important, c’est l’expérience. Il faut dire que quand j’étais jeune, il n’y avait que très peu de chaînes télés. On regardait donc Antenne 2 et Jacques Martin, puis plus tard ‘Apostrophe’, ‘Des racines et des ailes’… Aujourd’hui, mon fils parle mieux l’anglais que moi. ll a même un accent américain. C’est grâce à YouTube et aux jeux vidéo. Il a appris la langue à l’école, mais dans le fond, il ne l’a pas vraiment apprise à l’école. 

Votre conseil serait donc de s’ouvrir aux médias flamands ?

Oui mais pas seulement. Actiris a récemment lancé une campagne avec Vincent Kompany. C’est exactement ce qu’il faut faire! Moi je ne suis pas un exemple pour les francophones. Je suis un vieux pey, ça ne sert à rien. Mais pour les idoles comme Kompany, les gens ne se rendaient même pas compte que ce type est parfaitement bilingue! Il prouve qu’il ne faut pas être prof d’unif pour être parler les deux langues.

Ma dernière question portera sur DaarDaar: lorsque notre équipe vous a contacté, vous avez été tout de suite partant pour soutenir ce projet. Pourquoi?

Nous avons besoin aujourd’hui de médias qui parlent de l’autre communauté. On a besoin de pionniers dans le domaine. A mes yeux, DaarDaar fait le travail que les chaînes publiques devraient faire. Ils le font par-ci par-là, en engageant des chroniqueurs, mais il faut en faire plus. Parce que sinon, on restera dans les clichés, les préjugés et les mensonges. 

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