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12 août 2020

Le sentiment national flamand : un concept flexible à souhait

Temps de lecture: 8 minutes

En près de deux siècles, la Flandre s’est forgé un véritable sentiment national. Qu’est-ce que cela signifie ? Quelles en sont les conséquences politiques ? Deux ouvrages récents illustrent le débat d’idées qui perdure parmi les historiens flamands.

« L’émergence de la Flandre au sein de la Belgique »

Il a beau avoir 91 ans, Lode Wils estime qu’il est encore trop tôt pour prendre sa retraite. Depuis des décennies, cet historien, qui a mené une longue carrière à la KU Leuven, se consacre à un seul et unique sujet : l’émancipation flamande dans le contexte belge. Ses travaux viennent de s’enrichir d’un nouvel opus, sous le titre Op zoek naar een natie (« En quête d’une nation »). Et avec un sous-titre qui en dit long : Het ontstaan van Vlaanderen binnen België (« L’émergence de la Flandre au sein de la Belgique »). Ce recueil rassemble plusieurs études scientifiques plus ou moins récentes consacrées chacune à l’un des thèmes qui passionnent l’auteur depuis si longtemps.

Selon lui, le mouvement flamand s’est fourvoyé depuis qu’il est tombé entre les mains du nationalisme flamand qui, en s’infiltrant dans l’historiographie, puis dans le discours politique, s’est graduellement mis à donner le ton dans un débat démocratique qui, au départ, n’était qu’une question de droits linguistiques. Cette lutte-là est d’ailleurs achevée, et depuis trois quarts de siècle – en tout cas pour son volet légal. Une fois de plus, Lode Wils veut mettre en lumière l’homme politique démocrate-chrétien Frans Van Cauwelaert, dont il a rédigé une biographie très détaillée. Longtemps, Frans Van Cauwelaert a été déconsidéré par une historiographie aux accents essentiellement nationalistes. Or, pour Lode Wils, c’est bien « ce leader politique qui, de 1910 à 1940, a rendu unilingue, et néerlandophone, l’ensemble de la vie officielle en Flandre ». Frans Van Cauwelaert rejetait la pensée autonomiste des nationalistes, à la fois par esprit patriotique à l’égard de la Belgique, et par conviction que pour la majorité flamande du pays, la Belgique serait un cadre plus intéressant.

C’est d’ailleurs la mise en garde que lance Lode Wils aujourd’hui : une Flandre indépendante devra payer le prix fort pour atteindre au séparatisme. Les voix qui s’élèvent aujourd’hui pour « renoncer » à Bruxelles montrent bien le prix que les séparatistes flamands sont prêts à payer pour ce divorce. Car c’en serait bien un : le très nébuleux « confédéralisme » que certains proposent aujourd’hui comme alternative lui paraît « totalement inapplicable ».

L’ethnocide selon Bogaerts

De nos jours, le conflit linguistique s’est mué en un conflit « ethnique » surtout fondé sur les écarts socio-économiques – « exacerbés », selon Lode Wils – entre Flamands et francophones. L’explication de ce phénomène n’est pas spécifiquement flamande, ni même belge. Pour Lode Wils, il s’agit d’une ample transformation sociétale, commune à l’ensemble des sociétés occidentales, qui a mené à « l’effritement rapide des schémas traditionnels menant à la création de valeurs et de sens ». Ce qui s’y est substitué, au sens large, c’est une « identité nationale ». Au prix d’un déplacement de l’ancrage du sentiment d’appartenance, du « nous ».

Pour Lode Wils, cette situation mène à l’impasse, et la responsabilité en incombe aux nationalistes, car c’est bien eux qui ont introduit dans le mouvement flamand d’ensemble un esprit de revanche. Cet esprit revanchard rejette tout réformisme « à la Van Cauwelaert », et ne saurait se satisfaire de rien moins que la destruction de la Belgique. Alors qu’au départ, il ne s’agissait que d’un ressentiment dû aux inégalités de traitement infligées à la langue néerlandaise et aux néerlandophones. Le député CD&V Hendrik Bogaert continue d’ailleurs de propager à ce propos les théories les plus bizarroïdes sur ce qu’il appelle un « ethnocide ».

À propos de ce ressentiment, notons cette réserve : le mouvement ouvrier aurait pu ressentir une rancune analogue en raison de la discrimination trop longtemps endurée par les gens « ordinaires ». Pour l’élite capitaliste qui avait façonné une Belgique non seulement francophone, mais surtout bourgeoise, il était hors de question de s’intéresser aux droits sociaux élémentaires. Et pourtant, si le mouvement ouvrier a pris sa revanche, c’est d’une manière bien plus constructive : en utilisant la Belgique et ses mécanismes démocratiques pour élaborer un corpus de droit social et développer l’État-providence.

À quoi les nationalistes flamands, pendant chacune des deux guerres mondiales, ont ajouté la collaboration. Par deux fois, ils ont tenté de réaliser leur objectif en profitant du contexte antidémocratique de l’occupation militaire allemande. Par deux fois, leur trahison a été sanctionnée, sans jamais qu’ils l’acceptent. Les poursuites d’après-guerre n’ont fait qu’alimenter cet esprit de revanche, qui ne voit d’issue que dans la disparition de la Belgique, sans pour autant disposer d’un plan. D’où la situation actuelle : un confédéralisme « inapplicable ».

Par ailleurs, on peut se demander si ce projet bénéficierait aujourd’hui d’une assise démocratique suffisante. Les cadres des deux partis nationalistes flamands, N-VA et Vlaams Belang, sont des tenants de cette politique, mais une bonne partie de leur électorat et de leurs sympathisants n’affiche pas un radicalisme à ce point exacerbé, et c’est encore moins vrai à l’extérieur de ce cercle, qui continue de privilégier une structure fédérale belge.

Coriace, mais juste

Le sentiment anti-belge propre au nationalisme continue de chérir certaines réminiscences de l’occupation allemande. Au début, certains tentaient de déstabiliser la Belgique en attisant les conflits communautaires et ce, pour faciliter la domination allemande. Après la Deuxième Guerre mondiale, le nationalisme n’est jamais parvenu à se distancier du fascisme introduit à l’occasion de la collaboration, ce qu’illustre parfaitement la réticence des flamingants à débaptiser les rues portant le nom du nazi Cyriel Verschaeve.

Dans son ouvrage, Lode Wils nous livre cette anecdote frappante sur l’historien Robert Van Roosbroeck, collaborateur notoire, qui a toujours refusé d’abandonner ses stratégies nazies, et qui a bénéficié d’un large écho auprès du mouvement flamand au sens large. Au point d’ailleurs d’être honoré, en 1978, par le devancier du parlement flamand, obtenant la « Médaille d’honneur de la communauté culturelle néerlandophone ».

Dans le débat, Lode Wils est un jouteur coriace (mais juste) ; il maintient ses positions même là où il y faudrait quelque nuance, par exemple à propos de l’activisme observé pendant et après la Première Guerre mondiale, qu’il réduit dans une large mesure à sa composante politico-institutionnelle. Cela dit, sa connaissance de l’historiographie et de ses sources est sans égale. C’est probablement la raison pour laquelle il reste un auteur infatigable, malgré son âge avancé : il tient à combattre la « propagande mensongère » de l’historiographie nationaliste flamande. Même s’il estime qu’il est du côté des perdants sur le plan institutionnel, c’est quelque chose qu’« ils » ne pourront pas lui ôter.

Le premier centre d’intérêt de Lode Wils est l’univers politique, législatif et institutionnel. Cependant, il s’est également développé en Flandre un véritable sentiment d’existence d’une nation flamande. À titre d’illustration, citons l’anecdote suivante : début juillet, lorsque la crise du coronavirus a subitement valu à la Suède le code rouge, le journal télévisé de la VRT a expliqué que les Flamands n’étaient plus autorisés à voyager vers ce pays. Or ce code rouge valait pour tous les Belges, et pas seulement pour les Flamands. Le JT a donc opté pour une réduction nationaliste de l’information, considérant en dépit du contexte légal que par « nous » et « ici », il fallait entendre « les Flamands » et « la Flandre ». Pour définir son groupe de référence, la VRT va parfois encore plus loin : bien souvent, « nous » ne désigne rien d’autre que la classe moyenne blanche suburbaine.

Nation, identité, flamingantisme, flamanditude… une question de vocabulaire

Le pourquoi de l’émergence de cette sensation historique du « nous » et le rôle des médias dans cette émergence et dans sa diffusion font l’objet d’un autre livre récemment sorti de presse, intitulé De verbeelding van de leeuw (« L’imagination du lion »), ouvrage collectif sous la direction de Gertjan Willems et de Bruno De Wever. Le thème est délicat, car des termes tels que communauté, citoyenneté, tradition, culture, civilisation, nation, individualité, caractère national, identité ou identification ou encore, plus concrètement, flamingantisme, « flamanditude » (Vlaamsvoelendheid) ou nationalisme ne sont en aucun cas synonymes les uns des autres. C’est d’ailleurs ce que signalent Gertjan Willems et Bruno De Wever dans leur introduction, même si plusieurs des auteurs participant à l’ouvrage mélangent ces termes à loisir.

Un manque de théorie qui ouvre grande la voie aux clichés

Ce qui se serait révélé utile, en l’occurrence, ç’aurait été un intérêt plus marqué pour la théorie. La notion de nationalisme fait en effet l’objet d’une littérature internationale abondante, mais les historiens flamands ne l’abordent pas de manière très approfondie. Lode Wils s’en sert, dans une mesure limitée, s’inspirant des travaux de l’historien tchèque Miroslav Hroch, qui lui fournit surtout un appui technique pour sa périodisation. Ces travaux ne sont pas oubliés dans cet ouvrage, aux côtés d’une autre théorie majeure également devenue populaire, celle du « nationalisme banal » du Britannique Michael Billig. Pour ce dernier, le nationalisme ne se développe pas à coups de grands programmes ou de discours, mais bien par un flux de détails banals : les petits drapeaux, les couleurs, les usages de vocabulaire, les rituels. Certaines réflexions théoriques plus récentes portant notamment sur l’ « indifférence nationale »  – qui, dans l’historiographie flamande, ont essentiellement été explorées par Maarten Van Ginderachter – sont encore souvent oubliées, et cet ouvrage ne fait pas exception à cette règle. Marnix Beyendan, en particulier, en tient compte : dans un excellent essai, il étudie la question en détail, jetant un éclairage précis sur la complexité de ces mécanismes.

L’absence de théorie ouvre toute grande la voie aux clichés. Même sans le dire clairement, plusieurs contributions à cet ouvrage suggèrent la réalité d’une progression régulière de l’« émergence d’une nation », ne fût-ce que par des énumérations et des inventaires volontiers fastidieux.  Comme s’il s’agissait là d’un processus allant de soi, univoque, voire, disons le mot, téléologique, où l’on finit par trouver, rétrospectivement, ce que l’on cherchait. S’il existe bel et bien un consensus pour dire que la Flandre, en tant que sous-nation, est née au sein de la Belgique, il est également vrai que l’histoire belge n’est pas née en 1830. La propagande qui entoura la Révolution brabançonne des années 1780 a déjà donné naissance à un réel sentiment d’identité belge, suivi en 1830 d’une nouvelle poussée qui fit des premiers flamingants des patriotes belges. Il y a donc là quelque chose qui a changé.

Auteurs de fiction, prenez garde !

Très certainement, c’est notamment faute de théorie que le nationalisme flamand est régulièrement, discrètement et presque inconsciemment, parvenu à s’insinuer dans l’analyse. Prenons un exemple proche de nous. L’ouvrage dirigé par Willems et De Wever présente l’initiative prise en 2007 par De Standaard et par Le Soir, s’agissant d’informer les deux communautés linguistiques de manière plus détaillée et plus nuancée, comme une « rupture de la tendance ». L’argument présenté à l’appui de cette thèse :  la longue tradition, chez De Standaard, de plaider pour que l’on accorde davantage d’autonomie à la Flandre. Il n’est apparemment jamais venu à l’esprit de ces auteurs que cette initiative puisse être motivée par une décision strictement professionnelle d’offrir une ligne rédactionnelle moins stéréotypée, plus précise, plus qualitative. Ils laissent même entendre que l’un empêcherait l’autre, comme si l’autonomie flamande ne pouvait s’inscrire que dans un raisonnement anti-belge. C’est là, très exactement, le « point aveugle » nationaliste contre lequel Lode Wils nous met en garde.

Cet ouvrage collectif comporte plusieurs contributions véritablement médiocres, et en particulier celle qui concerne la presse flamande du dix-neuvième siècle. Après un panorama superficiel, voire contestable, celle-ci s’arrête sur une portion particulièrement congrue du paysage médiatique : les revues juridiques flamandes. Quel était donc leur poids ? On s’autorise très vite à considérer que ces périodiques auraient donné forme à « une identité juridique flamande », même si, nous dit-on « on peut se demander » s’ils ont contribué à l’émergence d’une « culture juridique flamande distincte ».

Des lacunes encore à combler

Ce que cet essai fait apparaître, par ailleurs, c’est une lacune de plus dans l’historiographie : l’absence d’études récentes sur le mouvement flamand au 19e siècle.

Si plusieurs des articles de cet ouvrage sont quelque peu sujets à caution (ne fût-ce, parfois, que par leur style académique indigeste), d’autres apportent un éclairage utile sur le sous-domaine abordé. Non sans susciter une autre critique : un manque de cohérence, l’absence d’une vision plus ample capable de clarifier le discours. Pour l’instant, seule la synthèse de Willems et De Wever dans le chapitre introductif corrige cette lacune. Pour toutes ces raisons, ce qui fait sortir cet ouvrage du lot (outre cette synthèse), ce sont les deux contributions, conçues comme des essais, de Marnix Beyen, déjà cité, et de Kris Humbeeck.

Après un large exposé historique, dans une langue captivante, Kris Humbeeck met en garde les auteurs de fiction contre la tentation d’évoquer de manière trop enthousiaste ou trop superficielle leurs convictions sur l’opposition entre cosmopolitisme et nationalisme. Il les invite à s’interroger sur le rôle qu’ils peuvent jouer dans les processus d’intégration qui touchent une population de plus en plus diverse, notamment dans un contexte européen. Des concepts tels que « nation » et « identité collective » lui paraissent suffisamment « flexibles » à cet effet. C’est très probablement exact. Mais le fait que cet ouvrage se compose justement d’essais, consacrés chacun à l’un ou l’autre sous-domaine, en dit long sur l’important travail encore à accomplir par les historiens, les spécialistes de la communication et les spécialistes de la littérature.

Lode Wils : « Op zoek naar een natie.  Het ontstaan van Vlaanderen binnen België », éditions Polis, 414 p.

Sous la direction de Gertjan Willems et Bruno De Wever : « De verbeelding van de leeuw. Een geschiedenis van media en natievorming in Vlaanderen », éditeur Peristyle, 381 p., 29,95 €.

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