À partir de 2026, les Ultimas ne seront plus décernés. La ministre flamande de la Culture, Caroline Gennez (Vooruit) a décidé de supprimer ces distinctions, héritières des prix de la
Culture flamande, afin d’économiser 614 000 euros. Dans le monde culturel, la mesure passe très mal : « Ce n’est pas une question d’argent, mais de reconnaissance pour les artistes
vivants. »
En 2017, l’actrice Viviane De Muynck, a reçu le prix Ultima du mérite culturel général, saluant son travail au sein de la Needcompany et dans des films comme Sprakeloos. « En tant que comédienne, recevoir ce prix m’a littéralement bouleversée. J’ai ressenti une profonde émotion que je garde encore aujourd’hui. L’Ultima trône toujours sur mon étagère, à côté de
la photo prise ce jour-là. Ça a été un immense privilège », confie-t-elle. Onze ans plus tôt, la comédienne avait déjà été récompensée par le prix de la Culture flamande pour les arts de la
scène. « Un privilège », insiste-t-elle.
Mais l’an prochain, cette reconnaissance disparaîtra. La suppression s’inscrit dans le plan d’économies de la ministre flamande de la Culture Caroline Gennez (Vooruit). « C’est choquant, éhonté. Affreux », dénonce Viviane De Muynck. « Les Ultimas étaient le dernier espace de visibilité pour les artistes, une façon de saluer leur contribution à l’art, en Belgique et bien au-delà. La Flandre continue de produire un théâtre, un cinéma et des œuvres d’art d’exception. Supprimer cette reconnaissance, c’est dire que tout cela n’a plus d’importance. C’est une décision stupide et sans vision. »
Quand le gouvernement flamand joue au « philanthrope volant » avec l’argent public
Les Ultimas ont vu le jour en 2003, sous le nom à l’époque de prix de la Culture flamande, à l’initiative du ministre Paul Van Grembergen (Spirit). Ils prolongeaient les anciens Prix d’État
triennaux de littérature. « Un Prix d’État, c’est une façon pour la société de dire que l’art compte », estime l’écrivain Peter Verhelst, lauréat de l’Ultima pour les lettres en 2017, l’année où Sven Gatz (Open VLD) a rebaptisé ces distinctions culturelles en Ultimas.
Pour Caroline Gennez, la mesure permettra d’économiser 614 000 euros : « Les cérémonies et remises de prix fastueuses ne font pas partie des priorités des pouvoirs publics. », justifie-t-elle. Une explication qui ne satisfait pas la plupart des acteurs culturels. « Ce n’est pas une question d’argent », répond le dramaturge, écrivain et scénariste Angelo Tijssens, lauréat en 2022 dans la catégorie Cinéma et Médias visuels. « Les Ultimas avaient au moins le mérite de mettre en lumière des artistes moins connus comme Alex Verhaest (arts numériques), Miriam Van hee (littérature) ou encore les clairons du Last Post à Ypres (patrimoine matériel et immatériel). Pour une région qui se présente comme à la pointe de l’art, c’est un signal on ne peut plus regrettable. Cette décision témoigne aussi d’une certaine paresse et d’un manque de créativité. »
De plus, ces 614 000 euros étaient loin d’aller intégralement aux lauréats selon Angelo Tijssens : « À peine un quart. Le reste servait à financer la réception, les flyers bien trop
coûteux et le show retransmis à la VRT. » L’auteur Peter Verhelst partage cet avis : « Ce montant ne représente rien. C’est un geste purement symbolique, un doigt d’honneur, un fuck you. Une décision qui traduit soit du mépris, soit de la bêtise. Nous avons déjà un premier ministre qui affirme que la fiction est réservée à ceux qui ont trop de temps, une ministre de l’Enseignement qui estime que l’éducation culturelle n’offre pas de plus-value, et maintenant une ministre de la Culture pour qui manifestement les artistes ne méritent pas de reconnaissance. »
« Bullshit »
Gennez renvoie à « d’autres prix culturels, décernés par le secteur lui-même, comme le Boon, les Ensors ou les MIA, et dont la portée et l’impact sont bien plus marqués. » Les anciens
lauréats rétorquent sans détour. « Bullshit », tranche Verhelst. « Le Boon est un prix belgo-néerlandais », précise l’autrice Gaea Schoeters, dernière lauréate de l’Ultima pour les lettres. « Les Ultimas ont une longue histoire, comme le MHKA ou l’Académie royale de langue et de littérature néerlandaises (eux aussi touchés par les coupes budgétaires), et une haute valeur symbolique. Si cette récompense n’a pas l’impact d’un Prix d’État, il faut faire mieux et en restaurer le prestige. »
Le prix du public des Ultimas a-t-il été détourné par des complotistes ?
Dans le secteur, beaucoup dénoncent une absence de vision politique derrière les économies. Gennez s’en défend : « La réduction du budget culturel représente environ 23 millions d’euros
sur un total de près d’un demi-milliard. C’est un effort considérable. Mais nous avons fait en sorte d’épargner au maximum les artistes, les créateurs, les acteurs de terrain, avec succès.
Nous menons des réformes et intervenons plutôt dans les structures intermédiaires, les centres de soutien et les plateformes numériques. »
Un raisonnement qui est loin de convaincre les nombreux artistes. « On prétend épargner les artistes, mais ils n’existent pas sans un écosystème », réplique Gaea Schoeters. « Si cet
écosystème perd en importance et en prestige, dans quel paysage les artistes évolueront-ils ? Un désert ? Il faut un cadre, un environnement. Au lieu de supprimer les Ultimas, il vaudrait
mieux les revaloriser, leur rendre l’écho qu’ils méritent. »