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2 mars 2018

Disparition de Hugo Claus dans les classes du secondaire flamand

Lotte Beckers
Auteur
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

Hugo Claus est mort il y a dix ans. Les semaines à venir verront se succéder les commémorations, toutes plus prestigieuses les unes que les autres. Mais dans l’enseignement secondaire flamand, le plus grand écrivain flamand n’est quasiment plus lu. Selon certains enseignants, « il ne convient pas aux écoliers d’aujourd’hui. »

Le plus grand écrivain de Flandre est de moins en moins populaire dans l’enseignement secondaire. « L’enseignement ne peut pas se contenter de susciter le plaisir de lire, car ce faisant, on ne sort jamais les élèves de leur propre environnement » Kevin Absillisn Professeur en Littérature néerlandaise

Le mur de la classe d’Elise Verdickt, professeure de néerlandais, est orné d’un portrait d’Hugo Claus. L’écrivain n’y est pas seul, il est accompagné de Stijn Streuvels, Willem Elsschot, Louis Paul Boon, Stefan Hertmans ou Lize Spit : « Il s’agit d’icônes de la littérature flamande que les élèves doivent au moins être capables de reconnaître dans un quizz », explique l’enseignante.

Pourtant, elle ne consacre pas trop d’attention à celui qui, à maintes reprises, fut pressenti comme lauréat potentiel du prix Nobel. « C’est parce que le nouveau manuel n’en parle pas », se justifie Mme Verdickt, qui refuse de faire payer encore plus les élèves pour des photocopies.

Hugo Claus est-il encore lu dans les écoles secondaires ? Nul ne le sait vraiment, car il n’existe aucune liste de livres à lire obligatoirement dans toutes les écoles. « Et lorsque ses romans se retrouvent sur une liste de suggestions de lectures, aucun élève ne choisit Claus », témoigne Dieter Fonck, professeur de néerlandais en rhétorique à Alost. Par contre, j’utilise les poèmes de Claus lorsqu’on parle des sonnets. Je le mentionne également quand on traite du naturalisme. Mais il faut bien dire que les élèves ne l’abordent pas beaucoup. »

Tout comme Elise Verdickt, Dieter Fonck choisit ses livres dans une liste publiée dans le cadre d’un programme de sensibilisation à la lecture. Celle-ci contient surtout des romans contemporains, comme La Convertie, de Stefan Hertmans, ou une traduction d’un écrivain à succès comme David Grossman. Il est en effet plus facile de discuter de livres avec les élèves lorsque toute la classe a lu le même livre. Les livres lus en classe sont généralement les plus médiatisés, ce qui plaît davantage aux jeunes. « Pour moi, Claus ne convient pas aux élèves d’aujourd’hui », explique M. Fonck. Est-ce parce qu’il est trop difficile à lire ? « Personnellement, ses romans ne m’ont jamais vraiment parlé. Comment, dans ce cas, pourrais-je transmettre un enthousiasme que je ne ressens pas ? »

L’enseignant aime lire Willem Elsschot, un grand classique flamand du début du vingtième siècle. « Ses livres sont plutôt fins et la sobriété de son style est appréciée. J’ai vu qu’une nouvelle édition de À propos de Dédé, un roman d’Hugo Claus, allait être réédité, et j’envisage de le faire lire à mes élèves car il est un peu moins épais et peut-être plus accessible. » Elise Verdickt, pour sa part, choisit de préférence des livres qui ont été portés à l’écran et les histoires qu’elle peut relier à l’actualité.

Une œuvre universelle

Pourtant, il est tout à fait possible d’intéresser la jeunesse à Hugo Claus, argumente Kevin Absillis, docteur en Littérature néerlandaise à l’Université d’Anvers. « Claus a écrit une nouvelle assez sombre, Suiker (Sucre), qui retrace l’histoire d’un travailleur de Flandre occidentale qui émigre en France, dans le Nord. Cette nouvelle a été mise en scène il y a quelques années par Chokri Ben Chikha. Il a intitulé sa pièce Bruine suiker (Sucre brun ou Cassonade, ndt) et en a fait une histoire sur la migration et sur les mauvaises conditions de travail des travailleurs immigrés. Cet exemple illustre à merveille le caractère universel de l’œuvre d’Hugo Claus. »

Autre exemple : L’Étonnement, un roman sur la Deuxième Guerre mondiale, le Front de l’Est et la répression. « Les analogies avec les combattants de l’État islamique sautent aux yeux. Mais tout dépend de la passion des enseignants. Moi non plus, je n’ai pas envie de présenter aux élèves des textes avec lesquels ils n’ont aucune affinité, mais l’enseignement ne peut se contenter de susciter le plaisir de lire, il faut aussi qu’il sorte les élèves de leur propre environnement. Souvent, la bonne littérature a besoin d’un guide qui indique comment pénétrer dans une œuvre. Et une fois que les élèves ont trouvé la voie, ils entrent dans l’œuvre. »

Un jeu vidéo sur Claus

Absillis est lié au centre d’étude et de documentation Hugo Claus, qui est en train de développer un jeu vidéo sur ce dernier livre. Il faut trouver la porte d’entrée, celle qui éveillera l’intérêt des jeunes pour la littérature. Le jeu, dont une première version sortira cette année, doit les faire réfléchir à ce que signifie de créer un personnage ou d’écrire un récit stratifié.

Un écrivain peut-il survivre s’il est vite abandonné par les jeunes lecteurs ? À la vue des nombreuses pièces de Claus encore présentées sur les planches, Absillis assure que l’intérêt est encore bel et bien présent. « Mes étudiants réalisent une exposition sur L’Étonnement. Et plus ils plongent profondément dans le texte, plus je vois leurs yeux briller. »

Dieter Fonck n’est pas tout à fait convaincu que les romans de Claus survivront au rajeunissement de la littérature. Verdickt, elle, entend bien aborder Claus cette année-ci. « C’est dommage qu’il ait été enlevé du manuel, car j’aimerais travailler bien davantage sur Claus. Aussi, je me dis que Boon, qui n’est pourtant pas un écrivain facile non plus, avait disparu du manuel il y a quelques années, et qu’aujourd’hui, tout à coup, il y a refait son apparition. »

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