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9 mai 2018

Ces supporters de l’équipe belge qui votent pour la N-VA

Traducteur Sebastien Cano

La belgitude ne sera jamais aussi marquée qu’après une victoire des Diables Rouges en Coupe du monde, mais dans l’isoloir, rien ne changera pour autant. « Certains ne jugent pas incompatible d’arborer le drapeau belge lors d’un match des Diables Rouges et de coller une affiche de la N-VA à la fenêtre. »

Paris, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1998. Les Bleus viennent de remporter la finale de la Coupe du monde. Au Stade de France, qui plus est. Le pays est transporté d’allégresse. Sur l’Arc de Triomphe, on projette le slogan « Zidane président ». Pourtant, aux élections présidentielles de 2002, c’est Jean-Marie Le Pen, le candidat du Front National, qui se qualifie au second tour, talonnant le président sortant, Jacques Chirac, en remportant près de 17 % des voix. Le même Le Pen qui, quatre ans plus tôt, avait crié sa haine de l’équipe française de football, caractérisée par son multiculturalisme.

Bruxelles, dans la soirée du 15 mai 2014. Les dernières notes de la chanson « Euphoria » se font entendre sur la scène du Viage. Bart De Wever prend la parole : « Vicit vim virtus » — le courage a vaincu la violence. La N-VA vient de remporter une victoire électorale historique : 32,5 % des Flamands ont voté pour les nationalistes. Pourtant, jamais les Diables Rouges n’avaient provoqué un tel emballement que cette année-là : symbole par excellence du belgicanisme, l’équipe s’était qualifiée pour la Coupe du monde pour la première fois en 12 ans. « Aujourd’hui encore, un titre de champion du monde n’empêchera pas les supporters des Diables Rouges de voter pour la N-VA », analyse Dave Sinardet, politologue à la VUB. « Un phénomène que l’on avait déjà constaté en 2014 : ceux qui avaient collé une affiche de la N-VA à leur fenêtre durant les semaines précédant l’élection la remplaçaient par un drapeau belge sans le moindre problème une fois la Coupe du monde lancée. »

« Ils s’en sortent bien »

Il est toutefois frappant d’observer les contorsions auxquelles se livre la N-VA face au phénomène des Diables Rouges. Pour cette série, par exemple, nous avons souhaité nous entretenir avec Bart De Wever : impossible.

Il y a deux ans, lors de l’Euro, en France, le parti est même allé jusqu’à envoyer à tous les mandataires une note expliquant comment répondre aux questions des médias portant sur les Diables Rouges. « Ils s’en sortent bien » : voilà le seul commentaire que laissaient échapper les cadres du parti. « On comprend bien que la N-VA et le concept d’équipe nationale belge ne font pas bon ménage », poursuit Dave Sinardet. « Et on se retrouve dans la situation, pour le moins étrange, où les responsables politiques les plus populaires de Flandre ne peuvent pas se prononcer sur le sport le plus populaire du pays. Ils se cachent derrière le raisonnement fallacieux selon lequel le sport et la politique n’auraient rien à voir entre eux — absurde, car Bart De Wever n’hésite pas à s’afficher au départ du Tour des Flandres, à Anvers. En Catalogne, en revanche, le football est une composante essentielle du nationalisme et du mouvement anti-espagnol Le FC Barcelone est même le fleuron de l’identité catalane. Si la Flandre avait une équipe de football de ce genre, il y a fort à parier que les responsables de la N-VA seraient au premier rang pour tweeter à chaque but. »

SI LA FLANDRE AVAIT UNE ÉQUIPE DE FOOTBALL TELLE QUE LE FC BARCELONE EN CATALOGNE, IL Y A FORT À PARIER QUE LES RESPONSABLES DE LA N-VA SERAIENT AU PREMIER RANG POUR TWEETER À CHAQUE BUT
DAVE SINARDET, POLITOLOGUE

Attention au mélange des genres

« On n’éprouve pas de gêne à supporter cette équipe », affirme Gwendolyn Rutten, présidente de l’Open Vld et mère de famille aimant le foot. Mais elle met en garde contre les tentatives de récupération du succès des Diables par le parti. « Il ne faut pas mélanger football et politique. Les deux sont des sphères qui concentrent toutes les attentions, mais pour le reste, ce sont deux sujets bien distincts. »

À la fin de l’année dernière, après la débâcle de l’Eurostadium, le ministre Alexander De Croo, lui aussi membre du Vld, avait signé une tribune sur la refédéralisation dans l’hebdomadaire Knack. « C’est manifestement un mot tabou, mais je veux remettre le débat sur la table. » En plus du stade, De Croo avait évoqué le retard du déploiement du réseau 4G, les discussions sur les normes acoustiques et l’aéroport de Zaventem ainsi que l’accord CETA avec le Canada, que Paul Magnette, le ministre-président wallon, avait refusé de signer et qui avait alors tourné au vaudeville.

La question de la refédéralisation fait aussi débat au sein du CD&V. Lors du dernier congrès du parti, l’ouverture à la refédéralisation a officiellement été approuvée sous l’influence du mouvement des jeunes, contre l’avis des cadres.

Tabou

« Très longtemps, s’associer à la Belgique relevait du tabou au sein de la politique flamande », analyse le politologue Dave Sinardet. « Mais les choses bougent : si même des ministres N-VA tels que Jan Jambon et Steven Vandeput s’affichent aux côtés du roi entourés de drapeaux belges le 21 juillet, pourquoi les socialistes ou les verts se priveraient-ils de dire qu’ils souhaitent “plus de Belgique” ? Un titre de champion du monde renforcerait encore plus la dynamique qui est déjà à l’œuvre. Car les partisans de la refédéralisation se sentiront soutenus si les rues sont soudain submergées de drapeaux belges. Reste à savoir si cela entraînera immédiatement une réforme de l’État à contresens des précédentes. Le moment sera certes propice, mais je crains que le mouvement ne s’essouffle lorsque les huit partis devront se prononcer. » « Voilà cinq ans que nous n’avons pas vécu de psychodrame communautaire — une véritable bouffée d’air frais », renchérit Gwendolyn Rutten. « Et ne comptez pas sur moi pour relancer des négociations sur une réforme de l’État, même si le moral est au beau fixe après une victoire en Coupe du monde. » Conclusion : la politique aime à se cantonner dans le statu quo.

 

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