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« En Wallonie, on individualise beaucoup moins le succès qu’en Flandre »
17·09·21

« En Wallonie, on individualise beaucoup moins le succès qu’en Flandre »

Le 1er octobre 2020 le gouvernement De Croo Ier prête serment et le grand public découvre les 3 nouveaux secrétaires d’Etats francophones du gouvernement fédéral. Près d’un 1 an après leur nomination, DaarDaar a voulu aller à la rencontre de Thomas Dermine, le socialiste en charge de la relance économique, Mathieu Michel, le libéral en charge de l’agenda numérique et Sarah Schlitz, l’écologiste en charge de l’égalité des genres, pour un entretien long cours pour creuser leur rapport à la Flandre, sa culture, sa langue et ses habitants.

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

(c) Adrienne Popovic

Thomas Dermine nous accueille dans son bureau, rue Ducale, le jour où la crise des grévistes de la faim atteint son paroxysme avec la menace brandie par le PS et Ecolo de quitter le gouvernement en cas d’éventuel décès. Un scénario se dessine, le secrétaire d’Etat à la relance économique que nous sollicitons pour son rapport à la Flandre se retrouverait membre d’un gouvernement démissionnaire à la fin de notre heure d’entretien. Il n’en est rien et malgré le contexte lourd, nos échanges se déroulent dans une ambiance détendue et chaleureuse.

La première partie de cette interview est à découvrir sur notre site DaarDaar.be.

JM : J’aimerais maintenant aborder la question de votre popularité au nord du pays : est-ce que les gens vous reconnaissent ? Êtes-vous souvent sollicité dans les médias flamands ?

C’est très compliqué de mesurer la popularité, parce que nous n’avons pas de sondages en Flandre. Par contre, quand nous sommes arrivés au gouvernement, Paul Magnette nous a dit « vous êtes des ministres belges et donc c’est important de passer dans les médias flamands ».  C’est vrai qu’on a fait autant de TV en Flandre qu’en Wallonie, parce qu’il y a aussi un appétit, aussi au niveau de ma personne qui suscite un certain intérêt. Chacun aime bien faire des stéréotypes sur l’autre, quand on leur dit « un gars du PS de Charleroi » ben, ils s’imaginent un gars du PS de Charleroi, le stéréotype quoi. Et quand tu arrives, « Ah il a étudié aux Etats-Unis » « Ah, il a travaillé pour une multinationale » et « il parle néerlandais » ! Du coup oui, j’ai été l’objet de beaucoup de curiosité au début, avec beaucoup de bienveillance dans le débat médiatique flamand. On essaye d’être bien présent, mais c’est assez naturel comme responsabilité, je pense.

JM : Si on s’intéresse plus à ce monde médiatique et culturel flamand, quel est le regard que vous lui portez ? Est-ce que ça vous intéresse ?

Vous voulez dire : « est-ce que je regarde FC de Kampioenen » (rires) ? Je regarde les débats politiques flamands, je regarde De Afspraak, quand j’ai le temps. Mais finalement, la réponse est très peu, car je n’ai pas le temps d’aller au théâtre, ni en néerlandais ni en français d’ailleurs. Il y a des phénomènes culturels que je trouve intéressants en Flandre, alors qu’en Belgique francophone le marché est trop petit pour créer nos propres contenus, en Flandre, il y a une vraie culture populaire flamande qui va de FC de Kampioenen, De Kabouter Plop en passant par Samson et Gert. C’est fascinant car c’est quelque chose de très fort dans leur identité. Ce que je trouve aussi très intéressant, c’est tout ce phénomène de BV (voir la vidéo réalisée par DaarDaar) car on n’a pas ça en Wallonie, nous n’avons pas de WC, de Wallons connus.

JM : Ni de BB, Bekende Belgen

Ja ! D’ailleurs quand on regarde le classement des 100 plus grands Belges, il y a eu ça une année, ils ‘avère que la moitié d’entre eux sont décédés. Il y avait des Père Damiens, des Georges Lemaitre. Ce qui est vraiment marrant quand on observe cette liste, c’est que ce sont tous des gens qui incarnent le côté Eddy, Dirk Frimout, un peu goguenard. Évidemment, Dirk Frimout est un énorme scientifique, j’ai eu l’occasion de le rencontrer, mais c’est comme si pour avoir l’identité belge il fallait un peu avoir cette identité décalée. C’est curieux, parce que le BV, il est chic, il est entrepreneur, c’est vraiment drôle cette distinction culturelle.

JM : Serait-il intéressant de se rallier à ces principes, et d’avoir nos propres WC ? Est-ce important pour l’identité francophone en Belgique de cultiver une certaine fierté et de promouvoir certaines personnalités ? 

Oui vraiment, parce que chaque communauté a besoin de rolemodels, comme le disent les Anglais. Des gens auprès desquels les autres peuvent s’identifier, « Ah, j’ai envie d’être astronaute, parce que Dirk Frimout » ou « J’ai envie d’être activiste comme Greta Thurnberg » et donc ça je trouve que c’est intéressant et que peut-être en Wallonie nous n’en avons pas assez. C’est important d’avoir de grands entrepreneurs, de grands leaders sociaux, de grands économistes, qui soient reconnus comme des BV, ce qui est très enraciné culturellement. Et en ça je rejoins peut-être De Wever quand il parle de différences culturelles : nous avons probablement beaucoup plus une culture collectiviste, on individualise beaucoup moins le succès et la reconnaissance qu’en Flandre. Le fait d’avoir des BV témoigne d’une éthique qui individualise plus le succès. Ça, c’est quand même une différence culturelle certaine entre le nord et le sud du pays.

JM : J’arrive tout doucement à la fin de mon interview, et même si ce n’est pas directement notre lectorat, avez-vous un message à adresser aux Flamands qui nous liraient ?

Je leur adresserais le message suivant, on est beaucoup plus similaires que ce qu’on pense, et que ce que les politiques veulent bien dire. Et c’est très cliché, mais nous sommes un super petit pays qui marche bien. Avec des communautés linguistiques différentes et avec ses difficultés comme tous les pays, certes, mais quand on se penche objectivement sur différents indicateurs, nous ne sommes pas un mauvais pays. Donc, il faut continuer à se nourrir de cette richesse de diversité, plutôt que de nous opposer, en continuant à ce que les francophones aillent à la mer, dans les manifestations culturelles flamandes et vice-versa, que les flamands viennent à Durbuy. L’important est l’échange. Je pense que dans les décennies où on a construit la Belgique, ces échanges étaient beaucoup plus riches que maintenant où les communautés s’isolent à cause des bulles médiatiques, et c’est dommage.

JM : Je vous ai demandé de ramener un objet qui symbolise soit la Flandre soit votre lien à celle-ci. Pouvez-vous le décrire ?

Vous allez me dire « pourquoi est-ce qu’il a scanné son bulletin ? ». J’ai dû récemment prouver que je parlais néerlandais, j’ai donc scanné mon bulletin du schooljaar 88-89 eerstejaar de l’Abdijschool in Dendermonde. Mon objet est donc mon bulletin de Dendermonde. En gros, j’étais un bon élève à Charleroi, mais super dilettante, raison pour laquelle on m’a envoyé en Flandre. C’est d’ailleurs mon instituteur de primaire qui a dit « soit, vous l’inscrivez en Flandre, soit on le vire », (j’étais très indiscipliné). Donc pour moi, ça a vraiment été un defining moment dans ma vie, je suis vraiment devenu une machine de travail. Mon but était vraiment de botter le cul de tous ces Flamands dans ma classe, donc je travaillais beaucoup plus qu’à l’université. J’apprenais tout par cœur alors que je ne comprenais rien, pour avoir de meilleurs points que les Flamands. A la base, je n’étais pas très compétiteur, mais j’ai développé un sens de la compétition de dingue en Flandre, juste parce que le système était construit comme cela. Il faut voir le commentaire « een drievoudige proficiat Thomas, het is haast onmogelijk, je presteert haast het onmogelijke ». Voilà, c’est pas mal hein!

 

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