Réseaux sociaux et médias, complices involontaires du terrorisme

29 mai 2017 | Auteur : | Traducteur : Guillaume Deneufbourg | Temps de lecture : 5 minutes

L’écrivain néerlandais Joris Luyendijk fait remarquer que les journalistes et les médias sociaux sont payés à faire ce que les terroristes attendent d’eux : leur donner de l’attention.

Alors que l’Occident accuse le coup de nouvelles atrocités terroristes – dirigées cette fois sur des enfants et des adolescents – il peut être utile de se pencher sur quelques vérités dérangeantes et autres dilemmes qui caractérisent les actes de terrorisme perpétrés à cette époque des réseaux sociaux et des médias de masse.

À n’en pas douter, les responsables de la propagande de l’État islamique ont eu une nuit chargée. L’organisation terroriste est dotée d’un département communication professionnel très bien organisé, qui ne se contente pas de monter des vidéos et des messages propices au partage. Il a aussi établi des rapports d’analyse fouillés qui détaillent tous les attentats à la bombe et attaques suicides, les stratégies médiatiques à privilégier et le nombre de nouvelles recrues. Il ne fait aucun doute que lundi soir, ils avaient les yeux rivés sur leurs moniteurs : sommes-nous dans les tendances Twitter en Suède ? Combien de hashtags en Grande-Bretagne sur l’attentat ? Les partis homophobes en Europe ont-ils déjà jeté de l’huile sur le feu ? Quelles sont les réactions sur Facebook ?

Quand une armée tue des soldats ennemis, elle engrange un succès militaire, que les médias relaient l’information ou pas. Mais lorsqu’un terroriste assassine des innocents dans l’indifférence la plus totale, l’attentat est un échec cuisant. Car l’objectif des terroristes n’est pas de tuer l’ennemi, mais bien d’inspirer la peur au plus grand nombre. Et pour y parvenir, ils ont besoin des médias.

La nouvelle norme

Les médias sociaux sont devenus un canal primordial pour les terroristes, mais tout journaliste, chargé de presse ou consultant en publicité vous dira que pour avoir un impact réel, la télévision reste nécessaire. Et puisque ce média ne peut se passer d’images, les responsables de la propagande de l’État islamique se seront forcément réjouis qu’un jeune fan d’Ariana Grande n’ait pas immédiatement cherché à sauver sa peau lundi soir, mais qu’il ait eu la lucidité de filmer la scène. @Zach-Bruce a immédiatement posté sa vidéo sur Twitter et a « épinglé » son tweet afin que celui-ci reste en tête de son profil. «  Scènes de panique à Victoria Station après le concert d’@ArianaGrande. J’espère que tout le monde est sain et sauf. »

Voilà précisément ce que toutes les télévisions du monde attendent. April Alexander, journaliste newyorkaise, a immédiatement tweeté : « Hello Zach. J’espère que tu es en sécurité. CBS News et ces chaînes partenaires peuvent-elles la relayer ta vidéo sur nos plateformes et canaux affiliés ? Tessa Lavergne de Fox News à Seattle a aussi sauté sur l’occasion : « Hi Zach. Tout va bien ? Je travaille pour Q13 News à Seattle. Pouvons-nous diffuser cette vidéo et la placer en ligne à perpétuité sur nos canaux ? » Zach : « Bien sûr. Tout va bien pour moi, mais je suis juste triste que tant de gens aient perdu la vie ce soir. » Tessa : « Ouais, c’est terrible : tu peux aussi t’abonner à mon profil ? Je suis tenue de t’envoyer un suivi. »

Telle est la nouvelle norme : utiliser des termes juridiques (« à perpétuité », « plateformes et canaux affiliés ») par tweet interposé pour demander à un témoin de l’autorisation de réutiliser ses enregistrements vidéo.

Le contenu visuel a afflué sur les réseaux. Le responsable des images de la BBC n’a pas non plus tardé à se mettre au travail : « En images : toutes les photos des attentats de Manchester. » Mais laquelle choisir pour la couverture ? Ces deux agents en veste réfléchissante soutenant une jeune fille en bikini, dont les épaules dénudées était couverte de sang ? Cet adolescent étendu sur le sol, avec à l’arrière-plan une femme en larmes, probablement sa mère, minijupe en cuir, tandis qu’un témoin clé relate les faits à un policier ?

Le choix de la photo de couverture est essentiel, car celle-ci apparaîtra dans le fil d’actualité des internautes qui la partageront. En ligne, la concurrence est énorme, et plus les utilisateurs partageront la rubrique « En images : toutes les photos des attentats de Manchester » de la BBC, plus son responsable aura des chances de conserver son emploi. Au même étage, le responsable des vidéos a presque terminé l’interview d’un témoin, une brève séquence de 47 secondes. Mais quel titre choisir pour maximiser les chances de clics ? Il optera finalement pour la phrase  : « Il n’y avait autour de moi que des cris d’horreur ».

Le ballet durera toute la nuit : des journalistes et des médias en quête d’images et de récits chocs, en quête de clics et de partages. Dans son émission Good Morning America,  la chaine ABC a opté pour cet intitulé : « WATCH : les survivants recherchent désespérément leurs proches après les attentats de Manchester ; au moins 22 morts (vidéo) »

De son côté, @Zach-Bruce a généré un trafic énorme sur Twitter. Au milieu des images et des photos d’horreur, un Tweet sponsorisé de la société @EC_Claims a fait son apparition sur son profil : « Importants remboursements pour les clients Egg. Vérifiez votre statut en 30 secondes sur http://www.bit.ly/EggFreeCheck. »

Le terrorisme, source de revenus

C’est aussi cela, la « nouvelle norme », en cette époque du terrorisme de masse et des médias sociaux : des plates-formes comme Twitter gagnent de l’argent lors d’attentats qui ont pour seul objectif de traumatiser les populations. Comparativement à une soirée « tranquille », les sites d’information ont connu lundi soir une augmentation considérable de leur trafic et donc de leurs revenus. Zach Bruce aurait aussi pu se remplir les poches avec son tweet, mais il a choisi de ne pas le faire. Mais le grand gagnant est assurément le terroriste lui-même, qui a obtenu exactement ce qu’il cherchait en enfilant sa ceinture explosive : une attention médiatique exclusive.

Ce billet n’est pas un appel aux médias à qui je demanderais à de ne plus relayer les attentats. Ce billet n’est pas non plus un plaidoyer en faveur de la censure sur les réseaux sociaux. Lors d’une tragédie comme celle de lundi, ces canaux ont aussi un rôle positif : en dehors de la peur et de la haine, ils diffusent des messages d’espoir, de compassion, de tolérance et de fermeté face à l’horreur. Sur ces chauffeurs de taxi qui ont gratuitement transporté les blessés, sur ces habitants qui ont accueilli chez eux des voyageurs en état de choc. Les services d’aide d’urgence utilisent Twitter pour trouver des donneurs de sang et leur indiquer la voie vers le poste de prélèvement le plus proche.

Mais simultanément, nous devons faire le cruel constat qu’une nouvelle culture de l’information est née, où les journalistes et les médias de façon générale sont incités, et grassement rémunérés, pour faire le lit des terroristes. Evan Williams, l’un des fondateurs de Twitter, est bien conscient de ce dilemme. Dans une interview accordée dernièrement au New York Times, il a joué cartes sur table : « Twitter est un instrument exploité par les ennemis de la démocratie. J’imaginais qu’en donnant à tout le monde la liberté d’exprimer ses opinions et de partager des informations et des idées, le monde n’en deviendrait que meilleur. Je constate aujourd’hui que je me suis trompé. »

Mots clés : , , ,

Le présent article a été reproduit avec l'autorisation expresse de l'éditeur responsable de sa publication initiale, tous droits réservés. Toute réutilisation doit faire l'objet d'une nouvelle demande d'autorisation auprès de la société License2Publish, responsable de la gestion des droits d'utilisation : info@license2publish.be.

(c) Twitter/Zach Bruce

De Standaard

Tiré à environ 100.000 exemplaires, De Standaard était à l’origine un quotidien conservateur. Quotidien généraliste de référence, il est édité par Mediahuis.

Traducteur : Guillaume Deneufbourg
Auteur :
Date de publication : 25/05/2017
Article original : Lire l'article