« Cher terroriste, ce que tu as fait, c’est perdre sur toute la ligne »

6 juin 2017 | Auteur : | Traducteur : Caroline Coppens | Temps de lecture : 5 minutes

Ish Ait Hamou est un danseur chorégraphe et auteur belge d’origine marocaine. Le 4  juin dernier, à la suite de l’attaque terroriste de Londres, il s’est adressé sur Facebook aux auteurs des actes abominables perpétrés au nom de l’islam. Sa lettre, reprise par de nombreux médias flamands et partagée des dizaines de milliers de fois, a été traduite en français par Caroline Coppens, collaboratrice du site DaarDaar.

 

«Cher Terroriste, 

Je n’aurais jamais cru qu’un jour, je t’écrirais. Aujourd’hui, pourtant, je t’offre du temps et des mots que tu ne mérites pas, mais j’ai trop besoin de comprendre le sentiment brûlant que j’éprouve lorsque je vois comment tu parcours le monde, insensible et fier, pour menacer la vie. Ou peut-être est-ce parce que je ne comprends pas du tout pourquoi tu fais ce que tu fais. Et quand je dis ne pas comprendre, je ne parle pas de la simple réponse, mais de la réponse à la question sous-jacente à ta réponse. 

Chaque fois que je pense à toi, chaque fois que je vois ta dernière action ou que j’entends ton dernier mot, je repense à ton commencement. Que t’est-il arrivé ? 

Comme la plupart d’entre nous, tu es né en pleurant, mais quelqu’un t’a apaisé. Ta mère, ton père, un membre de ta famille, un médecin, une infirmière, quelqu’un t’a pris dans ses bras et t’a regardé en souriant. Des gens t’ont aimé et pourtant, il a dû se passer beaucoup de choses pour que tu aies pu leur prendre la vie. Je pense à tes parents qui, au milieu de la nuit, se sont réveillés à chacune de tes respirations irrégulières, par crainte de te perdre. Ils avaient conscience qu’enterrer leurs propres enfants était la seule chose qu’ils ne pourraient pas faire au cours de cette vie, qu’ils ne seraient pas assez forts pour cela. Et pourtant, tu es devenu l’incarnation de la plus grande crainte de tes parents et de nombreux autres parents. Tu as emporté la vie de leurs enfants avec une partie de leur propre vie. 

Tu as beaucoup dû rire et jouer dans ta vie. Tu étais un enfant, tu n’as certes pas toujours grandi dans de bonnes circonstances, mais comme tous les enfants, tu rêvais d’un avenir où tu serais quelqu’un de grand et d’important. De façon très douloureuse, ce rêve s’est accompli, mais pas pour les belles raisons qui étaient celles de ton rêve. 

Dans cette histoire, tu meurs. Tu élabores ton plan, tu l’exécutes et tu quittes lâchement ce monde. Tu ne vois pas ce qu’advient de ce monde après avoir accompli ce que tu décris généralement comme un acte héroïque. Tu luttes pour une cause mais tu ne verras jamais l’effet de ton sacrifice. Laisse-moi donc te le décrire… 

Des gens meurent, des gens dans toute leur diversité. Des gens jeunes, âgés, croyants, non croyants, des hommes, des femmes et toutes les autres catégories imaginables. Si au moins tu avais pu comprendre que ton ennemi est aussi diversifié que l’humanité, toi-même compris. Si au moins tu avais pu comprendre que tu es ton propre ennemi. Tu aurais dû vaincre tes démons car ce que tu as fait à présent, c’est perdre sur toute la ligne : le respect, l’amour et l’empathie de ceux qui te sont chers et si tu comptes parmi ceux qui se considèrent croyants, tu as aussi perdu une chose très précieuse, une prière de ta communauté après ton dernier jour. Tu voulais être un héros – je peux le comprendre, nous avons tous, d’une manière ou d’une autre, cette volonté – mais tu laisseras le souvenir d’un lâche. 

Tes parents pleurent. Ils pleurent ta perte. Ils perdent l’enfant qu’ils ont mis au monde et ils pleurent pour la souffrance que l’enfant qu’ils ont mis au monde a causée à d’autres parents, à d’autres proches et amis. Non seulement ils devront vivre avec le manque que représente ton absence, mais aussi avec la honte que ton nom et ton existence susciteront lorsqu’ils aborderont le monde extérieur. 

Car ceux qui pensent à un enfant mauvais pensent souvent à des parents pires encore. 

D’après ce que j’ai compris et lu, tu es mécontent. Tu es malheureux. Tu sens que le monde ne te comprend pas. Tu as ressenti d’abord de la colère, et ensuite de la haine envers tous ceux qui ne pensaient pas comme toi. Quelle ironie. Tu te sens réprimé, oublié, tu ne te sens pas valorisé. Tantôt par ton environnement direct, tantôt par le monde. Tu revêts plusieurs formes. Athée ou croyant, jeune ou vieux. Parfois, tu revêts la forme de quelqu’un qui agit ainsi au nom du patriotisme. Tu te bats pour ton pays, pour ta culture, pour ce que tu connais et ne veux pas voir changer. La présence de l’autre te rend fou et tu penses qu’en prenant la vie de l’autre, tu pourras immortaliser le passé. Tu crois y voir l’occasion d’être un héros. Tu crois que les gens te seront reconnaissants parce que tu fais ce que tu penses que nombre d’entre eux voudraient faire. Mais peu de gens veulent la même chose que toi. Si au moins tu avais pu comprendre que tu aurais dû faire ce que tu voulais, et non pas ce que tu croyais devoir faire. 

Parfois, tu revêts la forme de quelqu’un qui agit au nom de Dieu, parce que tu crois qu’Il a besoin de toi pour changer ce qu’Il a voulu. Il a voulu que nous apprenions à nous connaître ici en tant que peuples et individus différents. Toi, tu veux que nous devenions tous comme toi. Toi et tes propres leaders avez pu te convaincre d’accomplir une mission qualifiée de divine. Cher Terroriste, comme tu t’es trompé. Tu n’es rien d’autre qu’un projectile dans la lutte pour la terre, le pouvoir et l’argent. 

Parfois, tu revêts la forme de quelqu’un qui veut lutter contre le rapport de force. Tu condamnes certains leaders et leurs disciples, leur arrogance, leur malhonnêteté, la corruption et la manière dont ils te regardent, et dont ils te font sentir inutile.
Tu penses gagner, mais si au moins tu pouvais voir ce qui se passe après ta mort… Ce sont eux qui gagnent, à tous les coups. C’est le pouvoir qui gagne.
La poussière n’est pas encore retombée qu’ils courent derrière leurs ordinateurs, téléphones, caméras et micros pour justifier l’importance de leur présence. La meilleure preuve, c’est toi. Si tu agis pour leur apprendre une leçon, entendons-nous bien : les copieurs ne veulent pas apprendre, les copieurs veulent réussir. 

Le monde n’est pas meilleur après ta mort, au contraire. Tu n’as rien rendu meilleur, ni pour toi-même, ni pour tes parents, pas plus que pour la cause pour laquelle tu penses te battre, pour l’homme ou pour le monde. Tu as fait de demain non pas une ère de joie mais un jour de deuil. 

Les mauvaises expériences qui sont en partie responsables de tes actes, tu ne les effaces pas, tu ne fais que les augmenter, les multiplier et ensuite les transmettre à quelqu’un d’autre.
Tu es un virus qui se fraie un chemin à travers un mur, un mur formé par la cohésion des gens. Chacun de tes tirs, de tes explosions et coups de couteau détruit une partie de ce mur.
Si des gens se rapprochent tellement l’un de l’autre, s’ils continuent sans relâche à vouloir “prier pour”, s’ils veulent renforcer leur union et s’efforcer de consolider ce mur, ce n’est pas par naïveté ni par faiblesse. Si nous agissons ainsi, c’est parce que nous savons que si notre mur tombe, ce sera l’enfer sur la terre. 

Cher Terroriste, je suis désolé de devoir t’apprendre que tu n’es pas mort en héros. Malgré tes rêves, tu es devenu le cauchemar de tous les parents, frères, sœurs, amis, voisins et êtres humains. 

Ton prochain,
Ish»

Mots clés : , , , , ,

(c) Pixabay

DaarDaar

DaarDaar c'est le meilleur de la presse flamande en français. Nous rassemblons pour vous, chaque jour, les meilleurs articles et éditos de la presse flamande, accessibles en quelques clics.

Traducteur : Caroline Coppens
Auteur :
Date de publication : 04/06/2017
Article original : Lire l'article