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31 juillet 2020

En Flandre, l’Agence de la Santé est pointée du doigt pour ses manquements

Temps de lecture: 5 minutes

Qui a été contaminé où ? On l’ignore. Le traçage des contacts ? Trop laxiste. L’obligation de s’enregistrer dans les établissements horeca ? Inutile. L’Agence flamande de la Santé (« Zorg en Gezondheid ») est pointée du doigt pour ses manquements. « On nous reproche d’arriver comme les carabiniers d’Offenbach, alors que nous avons justement abattu une besogne considérable. »

Pendant l’épidémie de coronavirus à Anvers, tant le bourgmestre Bart De Wever (N-VA) que la gouverneure de la province, Cathy Berx, se sont plaints du manque de données détaillées sur la localisation des contaminations. Si les échos égratignant des enquêteurs « qui se tournent les pouces en regardant Netflix » ont suscité il y a peu quelques sourires goguenards, on apprend aujourd’hui que le traçage sera insuffisant pour endiguer une nouvelle flambée du virus. En effet, dans l’état actuel des choses, l’enquête de traçage n’utilise pas les renseignements laissés par les clients dans les établissements horeca. Ce que l’on pointe du doigt, ce sont les manquements de l’Agence flamande de la Santé (« Zorg en Gezondheid »), l’administration flamande chargée au premier chef de la lutte contre le virus.

C’est l’institut scientifique fédéral Sciensano qui recueille les chiffres des contaminations, et qui les communique aux agences de santé régionales. En Flandre, il s’agit de l’agence Zorg en Gezondheid, dont la tutelle relève du ministre du Bien-être Wouter Beke (CD&V). Ces informations sont cruciales : il faut savoir où le virus prolifère pour pouvoir prendre des mesures ciblées.

Aujourd’hui, les données publiées sont établies commune par commune, et pas quartier par quartier. Lorsque le nombre d’infections au coronavirus a commencé à augmenter à Anvers, le 13 juillet, Bart De Wever et Cathy Berx s’en sont inquiétés dans la presse. Zorg en Gezondheid travaille à un tableau de bord où les bourgmestres trouveront tous ces chiffres, mais il ne sera pas prêt avant le 1er août. Selon Joris Moonens, porte-parole de l’agence, celle-ci a très rapidement communiqué à la commune d’Anvers des données détaillées par quartier. « Nous avons communiqué les informations dont nous disposions », ajoute-t-il.

Ces données émanant de Sciensano, Zorg en Gezondheid les utilise pour mener ses enquêtes de traçage. Elle prend contact avec les personnes infectées et les invite à communiquer les noms de leurs contacts, qu’elle invite alors à se mettre en quarantaine et à se faire tester.

Entre théorie et pratique

Ça, c’est la théorie. Dans la pratique, la procédure de traçage des contacts souffre de nombreux problèmes de mise en route. L’information circulerait trop lentement, par exemple. On n’appellerait certaines personnes que plusieurs jours après leur contact avec une personne dont le test est positif.

Les enquêteurs seraient contraints de s’en tenir à des questionnaires stériles et n’auraient pas eu, à un certain moment, le droit de poser des questions sur des thèmes « sensibles » de la vie privée, comme la profession de la personne interrogée. Dans de telles conditions, impossible de mener des enquêtes de traçage sérieuses.

En juin, au creux de la vague de contaminations, on a réduit le nombre d’enquêteurs de 500 à 150, parce qu’une grande partie du personnel se tournait les pouces. On est repassé à 300, aujourd’hui, et ce nombre devrait rapidement augmenter devant la flambée de nouvelles contaminations. « On voit augmenter le nombre de coups de fil », selon M. Moonens. Du 17 au 23 juillet, l’équipe a mené 10 342 entretiens, soit le double de la semaine précédente.

Contrôles de quarantaine

Contacter les gens est une chose, utiliser les données recueillies en est une autre. L’objectif : que des analystes cartographient les foyers de contaminations ou clusters. Quand on sait où un patient a été contaminé (actuellement, on ne pose pas cette question lors du traçage), on peut rechercher d’autres personnes ayant fréquenté le même endroit. Il est également prévu, lorsque de nombreuses personnes ont été contaminées en un même lieu, de créer des équipes mobiles chargées de se rendre sur place pour recueillir des informations supplémentaires. Dans un monde idéal, il faudrait également contrôler si les personnes respectent bien leur quarantaine.

Or à ce jour, ces postes d’analystes et d’enquêteurs mobiles restent à pourvoir. Et puisque ce volet du traçage n’est pas encore mis en œuvre, des renseignements précieux nous échappent. Faute d’analystes, les informations que recueillent les établissements horeca depuis la semaine dernière ne sont pas encore traitées. Idem pour la quarantaine : on la contrôle à peine.

« Zorg en Gezondheid accumule tous les clichés que l’on connaît sur l’inefficacité de l’administration. »

De nombreux bourgmestres s’irritent de ces manquements. Dans la région de Courtrai, certains ont voulu organiser eux-mêmes la recherche de personnes infectées, mais Zorg en Gezondheid s’y oppose. D’où une exaspération croissante à propos de l’« amateurisme » de l’Agence. « Elle accumule tous les clichés que l’on connaît sur l’inefficacité de l’administration », entend-on ici et là.

Ce n’est pas la première accusation d’hyperrigidité que doit essuyer l’Agence Zorg en Gezondheid. Une forte propension à tout réglementer lui vaut une réputation d’administration rigide et tatillonne, ce qui contraste nettement, à en croire le secteur, avec le service public fédéral Santé. Lui aussi a connu des problèmes, notamment lors de la mise temporaire à l’écart de son patron Tom Auwers, au plus fort de la crise. Cela dit, l’administration fédérale bénéficie d’une plus grande autonomie et peut réagir rapidement, alors qu’au niveau flamand, rien ne se fait en dehors du cabinet du ministre. Quel ministre ? Wouter Beke. Celui qui, justement, a été si vertement critiqué pour la lenteur de ses réactions face au coronavirus.

« Nous sommes bien conscients qu’on nous reproche trop de lenteur », admet M. Moonens. « Mais il faut comprendre que nous sommes en mode de fonctionnement de crise depuis février, et que nous avons été submergés par un flux incessant de demandes. Nous ne pouvons rien faire d’autre que réorganiser les priorités, finaliser le dossier prioritaire d’aujourd’hui avant d’entamer le suivant. Nous avons abattu énormément de besogne. » S’agissant du matériel de protection et des capacités de testing, il ajoute que la situation s’est nettement améliorée par rapport à la première vague, et que dans le dossier du traçage aussi, des étapes majeures ont été franchies.

« Quand quelque chose fonctionne mal et depuis longtemps, faute de moyens, il ne faut pas s’attendre à voir tout cela s’arranger en deux temps, trois mouvements. »

Au sein de l’administration, par ailleurs, on pointe du doigt un manque criant d’investissements dans la prévention des épidémies, depuis des années. « Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que l’administration ne soit pas prête.  On aura beau investir des sommes colossales : quand quelque chose fonctionne mal et depuis longtemps, faute de moyens, il ne faut pas s’attendre à voir tout cela s’arranger en deux temps, trois mouvements. Même si tout le monde se tue à la tâche. »

Bref : l’administration est au bout du rouleau. Elle espérait que le virus lui laisserait du répit jusqu’en septembre, de quoi souffler un peu et remettre de l’ordre dans ses structures. « Malheureusement, cela ne s’est pas passé comme ça », soupire M. Moonens. « Bien sûr, on peut imputer cela au traçage des contacts, mais il faut bien voir que nos comportements sont également en cause. Tous autant que nous sommes, nous avons recommencé à multiplier les contacts, facilitant une nouvelle propagation du virus. » 

Qu’est-ce que c’est que l’Agence flamande Zorg en Gezondheid ?

Il s’agit de l’administration qui sert d’épine dorsale à la politique flamande du bien-être. Elle assure l’exécution des compétences de santé qui incombent à la Région flamande, à savoir notamment : une partie de la politique des hôpitaux, les soins aux personnes âgées, les soins aux personnes porteuses de handicaps, et certains volets des soins de santé mentale. Comme la Flandre est également compétente pour la prévention, l’agence joue un rôle majeur dans la lutte contre les épidémies. L’agence compte 314 collaborateurs. Depuis 2014, elle est dirigée par Dirk De Wolf, ancien cabinettard du CD&V. L’administration suit la compétence du ministre flamand du Bien-être Wouter Beke (CD&V).

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