Tueurs du Brabant : un cold case belge à prendre avec des pincettes

3 novembre 2017 | Auteur : | Traducteur : Herve Voglaire Sanchez | Temps de lecture : 4 minutes

Dans le dossier des tueries du Brabant, nous devons prendre les preuves avec des pincettes. En effet, dans le cadre d’affaires non élucidées, celles-ci ne sont pas toujours fiables, comme l’indiquent Peter van Koppen et Robert Horselenberg, psychologues judiciaires des Universités d’Amsterdam et de Maastricht.

Chaque division de recherche compte l’une ou l’autre affaire non élucidée, où le mystère plane encore, qui poursuit la conscience des enquêteurs locaux. Ils rouvrent alors sans cesse le dossier dans l’espoir de tomber sur une découverte majeure. Le dossier des tueries du Brabant en est parfait exemple, à la différence près qu’il tient tous les Belges en haleine. Les affaires non résolues ressemblent à des plats surgelés, immuables, que l’on peut ressortir à tout moment du congélateur. Or les preuves, elles, changent constamment

  1. Preuves obsolètes

Dans toutes les affaires, les preuves subissent les effets du temps. Parfois, elles tombent pour ainsi dire immédiatement en désuétude. D’autant plus lorsqu’il s’agit de déclarations de témoins. Il est illusoire de croire que des témoignages fournis 35 ans plus tard peuvent apporter des réponses précises aux principales interrogations d’une affaire. Les enquêteurs compétents doivent interroger les témoins dans la foulée du délit, à chaud, et enregistrer les entretiens. À l’époque des attaques perpétrées par la bande de Nivelles, ce ne fut pas le cas.

2. Caducité des preuves disculpatoires

Les preuves inculpatoires se fanent donc au fil du temps. Mais la caducité frappe également les preuves disculpatoires. Imaginez : vous êtes arrêté en tant que suspect de la bande. Savez-vous encore ce que vous faisiez, mettons, le 17 septembre 1983, durant l’attaque du Colruyt à Nivelles ? Connaissez-vous des personnes qui seraient encore capables de vous fournir un alibi pour cette journée précise ?

  1. Preuves potentiellement imaginaires

La plupart des affaires non résolues sont finalement élucidées grâce à des témoignages et non pas grâce à des traces médico-légales ou techniques. L’ADN résout par exemple seulement 3 pour cent des affaires de ce genre. Pour le reste, le dénouement provient de déclarations de témoins. Et, plus spécifiquement, de témoins qui ont vu leur vie changer pour l’une ou l’autre raison. C’est par exemple le cas d’une femme qui, une fois divorcée, révèle que son ex-mari a assassiné quelqu’un. Il peut également s’agir de l’auteur d’un crime qui veut soulager sa conscience sur son lit de mort. Or dans quelle mesure peut-on affirmer que la femme divorcée ne ment pas ou que l’homme mourant ne nage pas en plein délire ?

  1. Preuves bancales

Au fil du temps, les enquêteurs vont épuiser les méthodes de recherche classiques les unes après les autres. Ils vont dès lors avoir tendance à se tourner vers des méthodes pour le moins non conventionnelles. Nous entendons par là des techniques qui se basent sur des hypothèses non fondées, voire douteuses. Il est notamment insensé d’établir des portraits-robots sous hypnose, comme ce fut le cas fin des années 90 dans le cadre de l’enquête qui nous occupe (édition du 28 octobre). Les experts s’en arrachent les cheveux. D’une part, établir un portrait-robot plusieurs années après les faits n’a aucun sens et, d’autre part, avoir recours à l’hypnose en droit pénal pour rafraîchir la mémoire d’une personne peut s’avérer carrément préjudiciable.

  1. Preuves supposées

Plus le temps passe, plus les suppositions, les hypothèses douteuses et la spéculation ont un rôle important à jouer. Cette réaction est inhérente à l’être humain. Si vous perdez vos clés, vous regarderez d’abord instinctivement où vous les rangez d’habitude et, ensuite, vous jetterez un œil à la petite table du couloir sur laquelle il vous arrive de les déposer. En dernier recours, enfin, vous fouillerez la maison de fond en comble, même dans les endroits les plus improbables (entre nous, vos clés se trouvent souvent simplement dans la serrure de la porte d’entrée). Ce comportement est naturel dans la vie de tous les jours mais n’a pas sa place dans des affaires pénales.

Les historiens Emmanuel Gérard et Rudi Van Doorslaer ont suggéré dans les colonnes de ce journal qu’une forme d’enquête historique soit menée afin de « faire remonter des éléments à la surface qui puissent permettre d’assembler les pièces décousues du puzzle » (édition du 28 octobre). Cette méthode suppose une certaine hypothèse, voire un complot au départ. Il n’est pas exclu qu’une main malintentionnée soit à l’origine de la disparition de vos clés, mais partir de ce principe d’emblée ne témoigne pas d’un esprit clair.

Dans le cadre d’une affaire non élucidée, justement, il est essentiel de garder l’esprit ouvert. Vous êtes libre vous lancer dans des suppositions, mais vous devez être à même de les décrire minutieusement et de garder un œil critique à leur égard. La police, le procureur du Roi et, pour finir, le juge doivent être en mesure de vérifier la source de chaque preuve : est-ce la vérité historique ou non ?

Joris Van Cauter (édition du 30 octobre) propose d’attendre le délai de prescription et que des enquêteurs, qu’ils soient journalistes ou non, prennent le relai. Il oublie cependant qu’une décision définitive prise par un juge résoudrait davantage qu’un rapport scientifiquement fondé. Un autre aspect qui lui échappe est que seul un jugement rendu par un juge permet de tirer des leçons essentielles. Cette notion est cruciale, précisément parce que l’affaire des tueries du Brabant montre où se situent les manquements en termes de connaissances et de compétences dans le chef des services de recherche.

L’analyse d’une affaire non élucidée exige beaucoup d’efforts de la part des juges. En l’occurrence, au vu des péripéties qu’a connues l’enquête jusqu’à présent, nous doutons sérieusement qu’ils soient suffisamment armés à cet effet. Pourtant, un esprit ouvert et critique est indispensable pour que justice soit faite vis-à-vis des suspects à venir, des victimes, des proches des victimes et de notre État de droit en tant que tel. Quoi qu’il advienne dans l’affaire des tueries du Brabant, la société belge devra veiller à rester plus civilisée que les auteurs de ces crimes sordides.

 

Comme vous le savez, DaarDaar est constamment à la recherche de subsides et d'investisseurs. N'hésitez pas à nous soutenir via virement à DAARDAAR ASBL BE13 1430 9380 2539 ou via Paypal

Mots clés : 

Le présent article a été reproduit avec l'autorisation expresse de l'éditeur responsable de sa publication initiale, tous droits réservés. Toute réutilisation doit faire l'objet d'une nouvelle demande d'autorisation auprès de la société License2Publish, responsable de la gestion des droits d'utilisation : info@license2publish.be.

(c) Anemone123

De Standaard

Tiré à environ 100.000 exemplaires, De Standaard était à l’origine un quotidien conservateur. Quotidien généraliste de référence, il est édité par Mediahuis.

Traducteur : Herve Voglaire Sanchez
Auteur :
Date de publication : 31/10/2017