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Petit, proéminent ou courbé… Montre-moi ton nez et je te dirai qui tu es!
11·01·22

Petit, proéminent ou courbé… Montre-moi ton nez et je te dirai qui tu es!

Temps de lecture : 5 minutes Crédit photo :

(c) Braydon Anderson

Anne Balbo
Traductrice Anne Balbo

Il en existe de toutes les formes : hauts, longs, petits, larges… qui contrastent avec leurs homologues en trompette, en bec d’aigle ou en selle. On en voit parfois aussi qui, d’un point de vue esthétique, soutiennent la comparaison avec quelques légumes : pomme de terre, chou ou fraise (rouge et bulbeux). D’autres encore affichent fièrement leur courbure aquiline, leur rectitude grecque ou leur convexité romaine. Souvent dissimulé sous un masque, il redevient néanmoins très vite la cible de toutes les attentions.

Pour les besoins de son livre, l’historienne de l’art Caro Verbeek (qui travaille à l’Université libre d’Amsterdam et au Musée d’art de La Haye) a étudié minutieusement les origines de cette grande diversité de nez au sein de l’humanité. « Développer toute la théorie nous prendrait des heures, mais au départ, le climat a exercé une influence sur la morphologie du nez. Autour de l’Équateur, mieux vaut effectivement avoir un nez court et large pour que l’air chaud pénètre rapidement dans les poumons et ne chauffe pas avant d’atteindre ceux-ci. Au nord, un nez long et fin convient mieux pour réchauffer l’air et l’humidifier après l’inspiration. La dissémination des peuples à travers le monde fait aujourd’hui coexister les types de nez les plus divers. »

Pendant longtemps, le nez n’a pas déterminé que les traits du visage. Il était aussi un signe de statut social, ce que l’on apprend à la lecture de votre livre. Si l’on voulait marquer son époque, il convenait donc d’avoir un appendice nasal proéminent.

« Exactement. L’idéal de beauté a énormément changé au cours du siècle dernier. Autrefois, ‘plus le nez était grand, plus c’était un honneur’. Avoir un grand nez était un signe de statut social. Il était donc fréquent que les artistes dessinent d’illustres personnalités avec un appendice nasal plus proéminent que celui qu’elles avaient en réalité. La reine Cléopâtre, par exemple, est toujours représentée avec un long nez alors que ce n’était probablement pas le cas. En ce qui concerne Laurent de Médicis, l’une des figures les plus influentes de la Renaissance, il est un fait qu’il avait le nez plat, mais les œuvres d’art l’affublent systématiquement d’un nez pointu. Autre exemple marquant, le condottiere Frédéric de Montefeltro représenté sur la couverture de mon livre : son nez ayant subi les affres d’un combat, il retombait encore plus, ce qui attestait de son courage. Très fier, il se faisait immortaliser de profil. Le peintre Michel-Ange a, quant à lui, connu un destin bien différent : une violente claque assénée par l’un de ses collègues lui a carrément broyé le nez ! Il perdit ainsi ce qu’il appelait ‘le siège de son honneur’ et développa un important complexe d’infériorité. Pendant des siècles, on a cru aussi que le nez était révélateur du caractère d’une personne. Ces considérations pouvaient aller loin. Ainsi, Charles Darwin s’est vu interdire la barre du Beagle (le voilier avec lequel il a voyagé autour du monde, réd.). Motif ? Il avait de petites narines et l’extrémité du nez beaucoup trop arrondie, par conséquent, le capitaine craignait qu’il n’ait pas assez d’énergie et manque de détermination. »

Nous pouvons en rire, mais vous écrivez qu’aujourd’hui encore, on se forge une idée du caractère de quelqu’un sur la base de son nez.

« Une étude de 2006 révèle qu’en une seconde nous ‘décryptons’ un visage inconnu et y associons des conclusions à propos de son caractère. Si nous projetons une image de criminel, ce dernier aura en règle générale un nez proéminent. Nous votons aussi plus souvent pour une personnalité politique au visage ‘compétent’ et la justice américaine se montre plus clémente envers les hommes aux traits angéliques. »

Autrefois, le nez n’était pas uniquement un signe de caractère, mais aussi de virilité.

« L’expression allemande ‘Wie die Nase des Mannes, so sein Johannes’ (la taille du nez d’un homme reflète celle de son pénis, ndt) est un héritage de l’époque où le nez était le symbole des attributs sexuels. Il en allait de même pour les femmes. Une femme au long nez était taxée de frivolité. Les homosexuels étaient parfois marqués au milieu de leur visage en signe de déshonneur. La syphilis a également défiguré bien des visages. Cette maladie vénérienne déformait le cartilage, provoquant un effondrement ou la disparition complète du nez. Une solution était alors de porter un couvre-nez en métal et des lunettes de soleil (les syphilitiques ne supportaient plus la lumière vive, réd.), ce qui n’était pas particulièrement esthétique. »

Pourquoi le nez idéal est-il beaucoup plus petit aujourd’hui selon le canon esthétique ?

« L’idéal de beauté a surtout changé pour les femmes au cours du siècle dernier. Au 19e siècle, on comparait encore une femme au grand nez à Minerve, la déesse grecque de la sagesse. Mais qui voudrait d’une femme sage ? (rires). Les guerres mondiales ont aussi joué un rôle. La Première Guerre mondiale a accéléré l’avènement de la chirurgie plastique et durant la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme caricaturait les Juifs d’un nez crochu alors que ce type d’appendice n’était pas plus fréquent chez eux que chez d’autres individus. Ensuite est arrivée Barbie. Si l’on trouve aujourd’hui des modèles avec un large nez, pendant plus d’un demi-siècle, ces poupées arboraient uniquement un petit nez de princesse, presque celui d’un bébé. Ce qui a changé les codes de l’imaginaire collectif : dans les dessins animés et les livres de contes, par exemple, les sorcières maléfiques étaient généralement affublées d’un grand nez. Les bonnes fées – comme dans « Le Magicien d’Oz » – avaient, quant à elles, un petit nez. »

La chirurgie plastique existe apparemment depuis toujours. Il y a 500 ans, certains se faisaient déjà refaire le nez.

« Gaspare Tagliacozzi a été le pionnier à la fin du Moyen Âge. Il sectionna d’abord partiellement un morceau de la peau de son bras afin de se reconstituer un nez. Lui qui avait perdu son appendice nasal au champ d’honneur a donc dû garder le bras pendant des mois à proximité de son visage à l’aide d’un système de fixation. Extrêmement douloureuse, cette méthode était loin d’être une réussite : cette pseudo prothèse tombait souvent du visage et tout était à refaire – mais personne ne veut vivre sans nez. À la fin du 19e siècle, le Nasenformer a vu le jour pour corriger notamment les gros nez, les nez aquilins ou en selle. Des étriers ajustables en métal servaient à donner au nez la forme souhaitée. Une actrice hollywoodienne – Edith Nelson – en fit même la publicité et clamait fièrement qu’elle devait sa carrière à l’usage de cet appareil. Une véritable absurdité, car une étude récente révèle qu’il n’apportait aucune amélioration. Il ne laissait qu’une marque permanente au niveau du nez comme c’est le cas avec le port des lunettes. »

Ce livre est devenu pour vous une sorte de thérapie vis-à-vis de votre nez.

« Oui, ce livre m’a énormément aidée. J’ai pris beaucoup de plaisir à me plonger dans l’histoire de femmes qui possèdent un grand nez et qui n’ont rien fait pour réduire la taille de celui-ci, comme Barbra Streisand ou Lady Gaga. Ma favorite est la poétesse florentine Laura Battiferri Ammannati. Elle en tirait d’ailleurs une grande fierté. En écrivant ce livre, j’ai aussi découvert que beaucoup de gens n’aiment pas leur nez : ils le trouvent trop petit, trop plat, son inclinaison ou sa courbure ne leur sied pas. Je pensais que seules les personnes qui ont un grand nez étaient insatisfaites.

Avez-vous un complexe à cause de votre nez ?

« C’était le cas quand j’étais plus jeune. Je n’osais jamais dépasser quelqu’un à vélo de peur que l’on remarque mon nez de profil. Un jour, je suis arrivée en retard à l’école parce que j’avais roulé trop lentement. (rires) Il est étrange de voir comme les gens – généralement de parfaits inconnus – sont enclins à donner leur avis sur le nez de quelqu’un d’autre. Et pas toujours de manière sympathique. Heureusement, il y a de plus en plus de femmes qui n’hésitent pas à mettre leur appendice nasal en évidence. L’actrice et réalisatrice Sofia Coppola a ainsi posé de profil pour la couverture d’un magazine parce qu’on lui avait dit un jour : « Il faut que tu fasses quelque chose pour ton nez ». On a aussi conseillé au mannequin Gisèle Bündchen de faire une rhinoplastie. »

Vous avez, vous aussi, posé de profil, mais vous ne voulez pas que cette photo paraisse dans le journal. Paradoxal, non ?

« Je ne veux pas en faire une caricature en posant dans un journal, mais dans le contexte de mon livre, cette démarche ne me pose pas de problème. Il est encore assez difficile pour moi de me voir de profil. Grâce à mon fils de 3 ans, j’ai toutefois pris conscience il y a peu que tout le monde n’y prête pas forcément une attention particulière. En lui montrant ma photo de profil, il s’est exclamé : « Oh, maman, comme tu as de longs cheveux ! » (rires)

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