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Les Flamands commencent à régner en maître en Ardenne
01·09·22

Les Flamands commencent à régner en maître en Ardenne

Temps de lecture : 3 minutes Crédit photo :

Image par SofieLayla Thal de Pixabay

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En plein cœur des Ardennes, il est parfois inutile d’avoir une montre sur soi. Lorsque l’on aperçoit, au détour de chaque ruelle, une voiture défraîchie garée devant une villa de vacances, on sait qu’on est vendredi après-midi. Le bal des allées et venues est ouvert. Les vacanciers qui ont séjourné dans un gîte en semaine cèdent leur place aux occupants du week-end.

« À quatre heures, ils sont déjà là », lance nerveusement une dame au volant d’une minuscule Hyundai, me proposant au passage le numéro des propriétaires de l’imposante bâtisse devant laquelle nous nous trouvons. Il s’avère qu’elle appartient à des Flamands (ndt : en français dans l’article original).

Nous sommes à Beffe, un hameau de Rendeux perché sur les hauteurs de la vallée de l’Ourthe. Les pierres du centre du village sont anciennes – plus la vue environnante est belle, plus les matériaux sont récents – mais cela n’empêche pas le raz-de-marée. « Depuis cinq ans environ, nous sommes envahis par les Flamands, qui achètent tout », explique Sabine Rumfels (49 ans). « Cela perturbe tout le rythme de cette région ». Elle indique toutes les directions du doigt : « Marche, Hotton, La Roche, c’est partout pareil. Et on ne parle pas de petits gîtes. »

L’Ardenne, cet endroit où les Flamands sont chez eux

S’ensuit une petite phrase qui reviendra pratiquement dans toutes les conversations : « Je n’ai rien contre les Flamands, mais… », suivie d’une longue liste de doléances. Fêtes jusqu’à quatre heures du matin, déchets sauvages le long des routes, supermarchés dévalisés en haute saison. Lucien, 75 ans, ne mâche pas ses mots : « Chez nous, on a pour habitude de se dire bonjour, ça va, patati, patata. Le Flamand, lui, fonce tête baissée et se jette sur le dernier pain du magasin en disant : ‘C’est à moi !’ »

Les boîtes aux lettres des bourgmestres locaux croulent sous les plaintes de ce genre. À tel point que les approbations des demandes de nouveaux gîtes sont désormais gelées, or ceci n’est possible qu’en cas de réaffectation d’un logement. Le ministre wallon de l’Aménagement du territoire, Willy Borsus (MR), veut désormais donner plus de poids aux pouvoirs locaux en imposant un permis pour toutes les habitations à vocation touristique.

« Je n’ai rien contre les Flamands, mais… »

Sage décision, estiment les habitants de la région. Même Wendy Buelens, qui fait pourtant partie de ces Flamands ayant acheté plusieurs maisons de vacances au cours des 25 dernières années, comprend le désarroi des locaux. « Lorsqu’un bien est en vente, il ne faut pas une semaine pour que des Flamands ne mettent le grappin dessus. Les gens du coin n’ont aucune chance, les prix ont complètement flambé. »

Les revues économiques parlent de « l’effet Coucke ». Partie de Durbuy, la guerre des prix s’étend aux communes des alentours, renforcée par la recrudescence du tourisme en Ardenne après le premier confinement. À Rendeux ou à la Roche, un tiers des personnes ayant acheté une maison en 2020 habite de l’autre côté de la frontière linguistique.

Au Delhaize de Rendeux, les trois jeunes qui réassortissent les rayons du durant le week-end savent pertinemment que la situation est à double tranchant. Ils doivent en effet leur travail à l’afflux de touristes – raison pour laquelle le rayon apéritif est si grand. « Mais acheter une maison soi-même ? Si on n’a pas de parents riches, on est condamné à louer. »

Processus de flamandisation

L’enjeu n’est pas uniquement financier ; il est aussi sentimental. Cela me fait penser à un sketch vu dans l’émission « De Ideale Wereld », où un appareil convertissait automatiquement des chansons étrangères en chansons flamandes. À présent, tout une région est passée à la machine. « L’équilibre est rompu. ‘Y a-t-il un restaurant ici où l’on parle flamand ?’ Voilà le genre de question que je vois passer de plus en plus souvent sur Facebook », témoigne Miguel Alen, gérant – flamand, vous l’aurez deviné – de la brasserie T’Rendeux.

S01E04 – Que savent les Flamands sur les Wallons et les Bruxellois?

Ici, le Flamand commence à régner en maître, et nous arrivons à un dangereux tournant. Car il se comporte alors en seigneur des lieux, et n’hésite pas à brandir le lion. Au sens propre. « Ces dernières années, on voit de plus en plus de drapeaux flamands flotter aux façades », affirme Lucien Leruth sous son étendard tricolore. « Doit-on tolérer cela sans rechigner ? »

Cette frustration peut se comprendre au regard des déclarations dénigrantes sur la Wallonie pauvre d’une part, et de la voracité immobilière de la Flandre prospère de l’autre. Et force est de constater qu’en matière d’intégration, la Flandre n’a pas à donner de leçons.

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